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L’Avare

Comédie représentée le 9 septembre 1668 au Théâtre du Palais-Royal par la Troupe du Roi
Gravure d’Edmond Hedouin pour L’Avare, comédie de Molière
Gravure d’Edmond Hedouin pour L’Avare, comédie de Molière

Bibliothèque nationale de France

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En faisant de la question de l’argent le sujet d’une comédie et en tirant le meilleur parti des recettes de la commedia dell’arte, Molière atteint un sommet dans le domaine de l’humour.

« De l’argent ! de l’argent !  de l’argent !
Ah ! ils n’ont que ce mot à la bouche, de l’argent ! »

L'aveuglement des avares qui vivent sans songer à la mort
L'aveuglement des avares qui vivent sans songer à la mort |

Bibliothèque nationale de France

Cette réplique célèbre d’Harpagon, héros de la comédie, donne le ton. L’Avare prend pour sujet une réalité qui se fait toujours plus envahissante en 1668, au moment où est créée la pièce. La question du prêt à usure est sous les feux de l’actualité, le gouvernement est en quête de ressources, et les membres de la noblesse éprouvent dans leur quotidien les difficultés à obtenir cette indispensable manne qui leur permet de maintenir leur train de vie. En quelque sorte, l’argent est un véritable « sujet de société ».
Molière une fois de plus donne une comédie qui fait de l’humour à partir d’une des préoccupations de son public. Pour ce faire, il place au centre de sa pièce un personnage d’avare, dont le goût pour les espèces sonnantes et trébuchantes se heurte aux habitudes dépensières de ses enfants. Harpagon, d’un côté, s’efforce par tous les moyens d’obtenir et d’accumuler cet argent qu’il aime tant, jusqu’à se compromettre en prêtant des sommes à des taux usuraires et, d’un autre côté, il s’ingénie à dépenser le moins possible, au détriment de son entourage et de son ménage. Mais surtout il détient un trésor caché, dont la disparition permettra le dénouement de la pièce.

Une commedia dell’arte à la française

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L'Avare, de Molière, acte IV, scène 7

La pièce est construite selon les principes de la commedia dell’arte. Sur une trame lointainement inspirée d’une œuvre de l’Antiquité (en l’occurrence, l’Aulularia du comique latin Plaute) sont greffés plusieurs épisodes et développements, tirés principalement de la tradition italienne. Cette structure sert de support à de multiples jeux de scène qui maintiennent continuellement le spectateur en haleine : lazzi, qui s’étendent parfois sur une scène entière, bons mots puisés dans le fonds livresque des plaisanteries sur la lésine, clins d’œil à des événements d’actualité tels que la récente réforme de la police, mais aussi situations d’intensité extrême visant à créer des effets pathétiques (affrontements familiaux, déclarations amoureuses).

Les vertus de la prose

Costume de Grand-Ménil dans le rôle d'Harpagon
Costume de Grand-Ménil dans le rôle d'Harpagon |

Bibliothèque nationale de France

La souplesse et la variété de la dramaturgie trouvent un auxiliaire dans le recours à la prose. En effet, en rupture avec l’usage et contrairement à ses propres habitudes, Molière choisit de ne pas versifier sa comédie en cinq actes. L’Avare s’apparente, de ce point de vue, aux petites comédies conçues sur le modèle des Précieuses ridicules ou aux pièces comportant de la musique ou des machines, à l’exemple de Don Juan. Mais, comme dans ce dernier cas, le texte est rédigé en sorte de créer des effets de rythme, analogues à ceux que produisent les vers irréguliers que Molière expérimente à la même époque dans Amphitryon. C’est une prose cadencée par l’alternance de séquences de diverses longueurs qui module ainsi les échanges entre jeunes amoureux, les tirades de l’avare, ou les altercations entre ce dernier et son entourage. Une prose de théâtre à nulle autre pareille, qui imprime un rythme effréné au tourbillon d’émotions dans lequel est entraîné le spectateur.

Un maelström émotionnel

C’est bien ce qui fait la magie de la pièce et qui a assuré son succès continu auprès de publics d’époque et de culture différentes. L’Avare ne laisse aucun répit au spectateur, du dialogue amoureux virtuose qui constitue la scène d’ouverture aux rebondissements échevelés qui marquent le dénouement, en passant par les moments de suspense ou d’effroi, les coups de théâtre, les émotions diverses que provoquent avec une fréquence soutenue les conflits de valeurs autour de la libéralité, de l’honneur, de la justice, de la loyauté. Séquence mettant la jeune fille au pouvoir d’un vieillard repoussant, propos sur le fonctionnement de la flatterie, marchandisation du mariage (« sans dot » !) : la comédie n’hésite pas à provoquer également le sentiment moral.

L'Avare
L'Avare |

Bibliothèque nationale de France

Le rire, par-dessous tout

Représentation de L'Avare, de Molière, dans une mise en scène de Arvi Kivimaa, 1955
Représentation de L'Avare, de Molière, dans une mise en scène de Arvi Kivimaa, 1955 |

Photo © Roger Pic / Bibliothèque nationale de France

Mais, bien évidemment, c’est le rire qui constitue le principal attrait de la pièce, un rire qui s’empare du public à tous moments, au cœur même des situations les plus tendues, au détriment parfois de la cohérence psychologique du personnage principal. Harpagon, le héros de la comédie, interprété par Molière, est en effet pétri de contradictions. Le ladre porte-t-il sur lui, au mépris de toute vraisemblance, une bague d’un très grand prix ? Peu importe, si cela fournit l’occasion d’un jeu de scène comique. Car, en dépit de ses apparences trompeuses de comédie de caractère, L’Avare ne vise pas à proposer la peinture d’un vice, mais à provoquer l’hilarité par tous les moyens : quiproquos, malentendus, coups et culbutes, clins d’œil aux réalités familières du public, jeux d’ironie ou d’exagération, parodie des modes vestimentaires et des habitudes alimentaires, grivoiseries. En déployant la palette de tous les procédés dont il a acquis la maîtrise, Molière réalise un chef d’œuvre de l’humour français du 17e siècle.

Provenance

Ce contenu a été conçu en lien avec l'exposition Molière, le jeu du vrai et du faux, présentée à la BnF du 27 septembre 2022 au 15 janvier 2023.

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