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« Toujours soigné comme un narcisse »

Costume et soin de soi chez Giacomo Casanova
Costume de démon
Costume de démon

Bibliothèque nationale de France

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Malade, érotique, joueur, athlétique, le corps de Casanova constitue une des trames essentielles d’Histoire de ma vie. On ne saurait, dans cette énumération, oublier le corps paré. Fils de comédiens, metteur en scène et acteur de sa propre vie, Casanova sait l’importance du costume, accessoire qu’il utilise en abondance, y compris comme ressort dramatique. Mais, au-delà de la comédie des apparences, c’est aussi vers un monde plus intime, où l’on retrouve toute la sensualité de son univers, que nous entraînent les habits, les bijoux, les cosmétiques, si fréquemment cités dans ses mémoires.

L’importance du costume et de la parure

En 1760, Casanova met en gage ses effets chez le marchand Escher à Zurich, sans doute pour se défaire de vêtements qu’on lui a déjà vus et qui pourraient permettre de reconnaître l’agent secret qu’il est et qui doit s’enfuir, le plus discrètement possible, d’Allemagne. Le billet, retrouvé dans les archives de Dux, donne un aperçu du contenu des malles du Vénitien : « un habit bleu doublé d’hermines avec veste de satin blanc brodé et culottes, plus un habit, veste et culottes velour de quatre couleurs, un manchon de guipure, un étui à cure-dent de vernis de martin1 garni en or, deux chemises mousseline garnies à petites manchettes de dentelle, une paire de manchette de dentelle de point d’Engleterre, une bague cachetée sous ses armes, un cachet Ercule, un autre cachet Galba, un autre figurant un biga [bige] Romain, un cachet à deux faces figurant deux têtes, autre cachet boussole d’un côté, tête de l’autre. Un petit soufflet d’or, un berloque [breloque] d’or figurant deux jambes, un berloque figurant trois tours, un flacon cristal de Roche monté en or emmaillé, une boete à bonbon cristal de Roche montée en or, un buis d’or, un couteau à lame d’or et d’acier, un aguillé d’un amatiste entourée de petit carat, un tire-bouchon d’or.2 »

La Toilette
La Toilette |

Bibliothèque nationale de France

Les malles occupent dans Histoire de ma vie une place importante : Casanova les fait et les défait sans cesse ; elles le suivent à travers l’Europe car elles contiennent ce qui lui permet de fréquenter les milieux fortunés qu’il aime tant et qui le font vivre : des vêtements et des bijoux qui, portés par cet homme « bâti en Hercule » aux dires du prince Charles-Joseph de Ligne, doivent éblouir et attirer l’attention sur l’aventurier.
Sans un habit approprié, comment entrer dans la société des puissants, où l’élégance masculine est encore synonyme de luxe et de raffinement, comment participer à leurs bals et s’asseoir à leurs tables de jeu, comment les duper, comment les séduire ? Il ne saurait en aucun cas laisser derrière lui ces malles qui renferment un sauf-conduit aussi essentiel : à Cologne, menacé de prison à la suite d’une affaire de jeu et mis aux arrêts dans sa chambre d’auberge, il profite de la complicité de ses amis, les Comédiens-italiens, pour faire sortir jour après jour, cachés sous les jupes des femmes, ses habits et ses chemises ; il s’enfuit lui-même peu après en emportant dans ses poches le contenu de sa cassette (sa « chatouille ») et retrouve ses possessions dans de nouvelles malles chargées sur une nouvelle voiture.

Le Courtisan suivant le dernier édit
Le Courtisan suivant le dernier édit |

Bibliothèque nationale de France

Quel que soit son état du moment, il fait en sorte de porter l’habit qui convient et de belle qualité : jeune abbé à Naples, il hésite à accompagner Don Antonio Casanova, qui l’a pris sous sa protection, car il est en tenue de voyage ; aussitôt ce dernier lui offre « une canne qui valait au moins vingt onces, et son tailleur [lui] port[e] un habit de voyage, et une redingote bleue à boutonnières d’or, le tout du plus fin drap ». Veut-il embrasser la carrière militaire ? Il se fait coudre un uniforme, dont il choisit lui-même les couleurs, les tissus, et qu’il agrémente d’une « longue épée », d’une « belle canne », d’« un chapeau bien troussé ». L’effet est immédiat : il est le centre des conversations dans le café vénitien où il se rend. À Paris, il comprend vite que son costume, pourtant fort riche, est démodé : « J’avais un bel habit, mais ayant les manches ouvertes, et les boutons jusqu’au bas, tout le monde qui me voyait me reconnaissait pour étranger : cette mode n’existait plus à Paris3 ». On imagine qu’il remédie très vite à cette faute de goût. Pour arriver à ses fins et conquérir la femme qu’il convoite, il lui arrive aussi de se déguiser : en Pierrot pour aller danser devant M. M., la religieuse, au bal organisé dans le parloir du couvent de Murano pour le Carnaval, ou en valet pour séduire, à Zurich, la baronne de Roll.

Tailleur d’habits et outils
Tailleur d’habits et outils |

Bibliothèque nationale de France

C’est au soin qu’il a d’être toujours tiré à quatre épingles qu’il doit de réussir sa spectaculaire évasion des Plombs. Lors de son arrestation, il est, comme de coutume, vêtu richement : « beau manteau de bout de soie [bourre de soie], joli habit […], et chapeau bordé [brodé] à point d’Espagne avec un plumet blanc ». Quinze mois plus tard, il s’échappe de sa cellule par les toits mais se trouve pris au piège dans le palais des Doges. Il revêt alors son « joli habit », arrange ses cheveux, met son chapeau et se montre à la fenêtre d’où on le prend pour un fêtard qui s’est laissé enfermer par erreur dans le palais : on lui ouvre la porte et le voila fuyant la prison en dévalant l’escalier des Géants, plume blanche au vent.

Le Bal Paré du 16 décembre 1774
Le Bal Paré du 16 décembre 1774 |

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On sent parfois, dans son rapport à son habitus vestimentaire, toute l’outrance d’un parvenu, qui manifeste avec excès son appartenance à une classe sociale dont il n’est pas issu mais par laquelle il souhaite être reconnu. « Il a mis son plumet blanc, son droguet4 de soie doré, sa veste de velours noir, et ses jarretières à boucles de strass sur des bas de soie à rouleau, on a ri. », écrit le prince de Ligne dans son évocation d’un Casanova âgé, qui ne cesse de se plaindre des vexations dont il est victime à Dux.

Le connaisseur

Pourtant, on ne saurait réduire l’importance du costume et de la parure chez Casanova à une nécessité sociale ou économique. Cet homme, qui fait profession de « cultiver les plaisirs de [ses] sens », aime le luxe, les belles choses, le raffinement, et montre au fil du texte à quel point il en a une connaissance intime. Le tissu (il essaiera d’ailleurs à deux reprises de fonder une manufacture de toiles) attire ce sensuel, comme les fourrures, et il y a de la gourmandise dans sa manière de nommer, avec précision, les étoffes : cendal, gros de Tours, pékin, bourre de soie, velours ras, mousseline, basin, taffetas à bordure de Lyon, guipure, dentelles au point d’Alençon, broderies au point d’Espagne… toute la richesse et la poésie du vocabulaire du textile au 18e siècle sont ô combien présentes dans Histoire de ma vie.

Des objet raffinés

Salières en forme d’huîtres
Salières en forme d’huîtres |

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Ces mémoires sont également un magnifique catalogue de joaillier qui décrit avec précision : tabatières et boîtes en écaille blonde, en or ou en cristal de roche, montres « à caisse d’écaille incrustée en or », par exemple, bagues, en cornaline « où la tête de Louis XV était gravée à la perfection », en diamant, en émeraude, « chapelet d’agate lié en or légèrement », girandoles de strass, anneaux ou médaillons ornés du portrait de l’être aimé, parfois dissimulé dans un mécanisme sous une scène religieuse, ordre pontifical qu’il rehausse de diamants et de rubis, étuis, tablettes, flacons en cristal de roche. Le vieil homme de Dux n’a rien oublié de ces objets merveilleux, dont la description le fait encore rêver. Gage du sentiment amoureux, récompense pour services rendus, monnaie d’échange (Casanova les met en gage, les joue, les vend pour mieux les racheter ensuite), parure attestant la richesse de leur propriétaire, les bijoux, et plus largement les objets de vertu5, sont un élément essentiel de la malle du Vénitien : les posséder le rassure et chaque départ vers une nouvelle destination est l’occasion de rappeler à son lecteur comme à lui-même qu’il est « bien équipé », qu’il a « de l’or et des bijoux ».
Présidant au sort des malles de Casanova et à sa toilette, on trouve, à partir du second séjour à Paris, en 1759, un valet, Le Duc, « Espagnol de dix-huit ans, fort intelligent ». C’est à lui que revient la tache de confier chaque soir – souvent à la fille ou la femme, fort séduisante, de l’aubergiste – les chemises et les dentelles de son maître, que Casanova retrouve le lendemain matin blanchies et repassées, en même temps qu’on lui apporte son chocolat.

Des coiffures

Vengeance de la volaille déplumée contre la coiffure emplumée de Melle Des Soupirs
Vengeance de la volaille déplumée contre la coiffure emplumée de Melle Des Soupirs |

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Mais surtout, Le Duc, qu’il finira par renvoyer car il le vole, possède la qualité irremplaçable de le « coiff[er] mieux que personne ». Casanova est fasciné par les cheveux, ceux des femmes dont il fait des bijoux et qu’il fait accommoder dans des dragées, mais aussi par les siens, dont il tire une grande fierté car leur beauté naturelle lui permet de ne pas porter de perruque, contrairement à son frère Francesco, au grand dépit de celui-là. Au début de sa courte carrière religieuse, l’abbe Tosello, son mentor à l’église San Samuele, tente de le guérir de sa vanité en lui coupant les cheveux pendant son sommeil : il entre dans une colère folle devant « l’horreur de cette exécution inouïe », n’ose plus se montrer et ne doit de retrouver sa dignité perdue qu’au talent d’« un habile friseur » que lui envoie M. de Malipiero et qui répare les dégâts en l’« accomod[ant] en vergette » (sorte de coupe courte). Tout au long de ses mémoires, on le voit se faire poser des papillotes le soir, se faire coiffer chaque matin et, comme tout homme se piquant d’élégance en ce milieu du 18e siècle, ne sortir que peigné, pommadé et poudré.

Décoration et dessein du jeu tenu par le roy et la reine dans la grande galerie de Versailles
Décoration et dessein du jeu tenu par le roy et la reine dans la grande galerie de Versailles |

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Des odeurs

Dans la préface des mémoires, il reconnaît aimer les « mets au haut goût » et la transpiration des femmes mais, lui-même semble porter une attention particulière à ne pas dégager d’odeurs corporelles trop fortes. À Venise, il recommande à son tailleur de « doubler d’amadou [son] habit de taffetas sous les aisselles, et de le couvrir avec de la toile cirée pour empêcher la tache de sueur qui principalement dans l’été gâte dans cet endroit-là tous les habits ».

 L’odorat
 L’odorat |

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Il recourt, comme c’est encore l’habitude en son siècle, aux parfums et fait usage de pommades sur les cheveux, qu’il a poudrés (avec de la poudre « à la maréchale », à base d’iris, de coriandre, de girofle, de calamus et de souchet), et parfume ses mouchoirs avec de l’essence de rose dont il porte un flacon accroché à sa chaîne de montre. « Sa chambre était odoriférante de pommade et d’eaux de senteur », dit-il de l’appartement du baron de Bavois à Venise. Pourtant, s’il goûte peu les femmes sales – il lave de ses mains la petite O’Murphy, « n’ayant autre défaut que celui d’être sale » –, ses ablutions personnelles se limitent le plus souvent à se laver le visage avec de l’eau froide. La pratique du bain, qui se développe dans les milieux aristocratiques, reste pour lui liée à l’érotisme et au plaisir.

Du fard

Les enfarinés / Les mouches
Les enfarinés / Les mouches |

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Parfumé, coiffé, vêtu avec élégance, Casanova ne semble pas dissimuler son « teint africain » au moyen de fards. Le chevalier d’Arginy, un vieillard de quatre-vingt-dix ans, qui met du rouge, l’amuse « infiniment ». Les « joues couperosées couvertes de rouge, les lèvres de carmin, les sourcils de noir » du duc de Villars lui donnent l’air d’« une femme de soixante et dix ans habillée en homme ».
Et ce qui lui paraît ridicule chez les hommes ne l’attire pas davantage chez les femmes : « Le seul nom de perruque m’assomme », confie-t-il à M. M. et il est sans indulgence pour le visage fardé de la Cavamacchie, une courtisane vénitienne qu’il retrouve à Paris : « Outre cela elle mettait du blanc, artifice que les Français ne savent pas pardonner ; et ils ont raison car le blanc dérobe la nature ». Et si les joues, ornées de rouge, de M. M. lui plaisent « à l’excès », c’est qu’il y voit un raffinement français, évocation de l’ivresse et promesse de plaisir, propre à enchanter un jeune Vénitien fasciné par la cour de Versailles.

De l'élégance

Le Bichon poudré
Le Bichon poudré |

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« Toujours soigné comme un Narcisse », « nippé et habillé au mieux », Casanova réussit à impressionner les hommes par son élégance mais le goût et la connaissance profonde qu’il a de la parure lui sont également une clé pour entrer dans l’univers féminin. S’il séduit les hommes par sa prestance et la variété de son verbe, il séduit aussi les femmes en tissant autour d’elles et avec elles un texte dont les étoffes, les bijoux, les parfums sont le support et la matière. Qu’il échange ses jarretières avec la jeune C. C. dans les jardins de la Giudecca, compare, dans un casin de Murano, la qualité de l’essence de rose dont il parfume ses mouchoirs avec celle utilisée par M. M., habille Henriette à Parme ou, à Amsterdam, laisse Esther choisir dans ses malles le costume qu’il doit revêtir, il crée avec ces femmes une connivence dont elles ne peuvent que sentir la sincérité car il est vraiment, là, leur compagnon, leur égal, leur semblable. Est-ce un hasard si le costume masculin le plus précisément décrit d’Histoire de ma vie est porté par M. M., la religieuse vénitienne ?

La Galerie du Palais
La Galerie du Palais |

Bibliothèque nationale de France

« Un habit de velours ras couleur de rose, brodé sur les bords en paillettes d’or, une veste à l’avenant brodée au métier, dont on ne pouvait rien voir de plus riche, des culottes de satin noir, des dentelles de point à l’aiguille, des boucles de brillants, un solitaire de grand prix à son petit doigt, et à l’autre main une bague qui ne montrait qu’une surface de taffetas blanc couvert d’un cristal convexe. Sa baüte de blonde noire était tant à l’égard de la finesse que du dessin tout ce qu’on pouvait voir de plus beau […]. Je visite ses poches, et j’y trouve tabatière, bonbonnière, flacon, étui à cure-dent, lorgnette et mouchoirs qui exhalaient des odeurs qui embaumaient l’air. Je considère avec attention la richesse, et le travail de ses deux montres, et ses beaux cachets en pendeloques attachés aux chaînons couverts de petits carats. Je visite ses poches de coté, et je trouve des pistolets à briquet plat à ressort, ouvrage anglais des plus finis.6 »

Jean Lepautre d’après Jean Berain, Boutique de galanterie, 1678
Jean Lepautre d’après Jean Berain, Boutique de galanterie, 1678 |

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Et les murs en miroirs du casin vénitien, éclairé de mille bougies, renvoient à l’infini ce portrait d’homme/femme, que Casanova, assis sur un tabouret, ne peut se lasser d’observer avec attention et d’admirer. Admiration pour la femme qu’il désire, certes, mais aussi regard amoureux sur un autre lui-même.

Notes

  1. Vernis martin : sorte de vernis, mis au point au 18e siècle et très utilisé dans la fabrication de meubles ou de petits objets, qui permet d’imiter les laques de Chine ou du Japon.
  2. Casanova, Histoire de ma vie, t. II, p. 291, note 1. Paris : Robert Laffont, “Bouquins”, 2006.
  3. Casanova, Histoire de ma vie, t. I, p. 570. Paris : Robert Laffont, “Bouquins”, 2006.
  4. Droguet de soie : sorte de tissu à base de soie, orné de petits motifs brochés, souvent floraux.
  5. Objets de vertu : petits objets décoratifs et de facture très raffinée, tels que tabatières, boîtes, flacons…
  6. Casanova, Histoire de ma vie, t. I, p. 494-497. Paris : Robert Laffont, “Bouquins”, 2006.

Provenance

Cet article a été publié à l’occasion de l’exposition « Casanova. La passion de la liberté » présentée à la Bibliothèque nationale de France en 2011. 

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