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Parcours pédagogique

Les premiers livres imprimés au Moyen Âge

Par Paloma Pucci
Vue de Strasbourg
L'impression avec des caractères mobiles a été perfectionnée dans les années 1450 à Mayence, en Allemagne, par Johann Gutenberg (vers 1398‑1468) et ses deux associés, Johann Fust et Peter Schoeffer. Cette innovation a permis de reproduire en grand nombre des textes et des livres imprimés de grande qualité, à un moment de changement radical en Europe occidentale. La presse à imprimer qui, au départ, peut sembler refléter tout simplement l'expansion rapide de la population et de l'économie de l'Europe, de son industrialisation et de l'évolution de ses structures sociales, devient rapidement le support de tous ces changements.
À la fin du 11e siècle, les livres manuscrits, qui étaient presque exclusivement produits et utilisés par des moines dans des monastères de campagne, sont bientôt fabriqués et vendus dans des contextes urbains. Cette évolution va de pair avec la fondation des premières universités, la centralisation du pouvoir royal dans certaines villes, le développement du commerce et la naissance d'une nouvelle classe sociale : la bourgeoisie urbaine. Les villes médiévales se transforment ainsi en lieux privilégiés d’échange de marchandises, de textes, d'expériences, d'idées et de techniques. Et il faut de plus en plus de documents pour garder une trace de ces échanges. La densité croissante de la population entraîne la multiplication des réseaux d'échanges, de commerce et de voyages. L'établissement de nouvelles routes maritimes et l’agrandissement des navires aux 13e et 14e siècles, ainsi que le nombre croissant de voyageurs (pour le commerce ou le pèlerinage) font de l'Europe médiévale un lieu véritablement international et multilingue.
La réussite dans cette nouvelle économie urbaine capitaliste est souvent liée à la capacité de recevoir, de gérer et de transmettre rapidement des informations ; il faut donc avoir de certaines compétences en matière de lecture et d'écriture. Dans les années 1450, environ 10 à 15 % de la population d'Europe occidentale savait lire et écrire et beaucoup possédaient des livres achetés soit pour le travail, soit pour les loisirs, soit pour la dévotion privée. De nouvelles techniques de travail du métal, ainsi que l'expansion des industries du papier et de l'encre accompagnent alors cette demande croissante. En 1520, des éditions parfaitement maîtrisées (en latin et en langue vernaculaire) étaient imprimées dans toutes les grandes villes européennes. Avec l’alphabétisation, l'Europe médiévale a fait sa grande entrée dans les temps modernes.
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L'essor du commerce du livre au Bas Moyen-Âge

Au cours des 13e et 14e siècles, les scriptoria monastiques, qui avaient été chargés de la production de livres pendant des siècles, n'étaient plus en mesure de répondre à une demande toujours plus importante. De fait les livres ne se lisaient et ne se fabriquaient plus seulement dans les couvents et les monastères, et avaient pris de l’importance au sein des universités et sur les marchés urbains. On produisait des manuels pour la formation du clergé, des Bibles et des traités de droit et de théologie pour la population étudiante, et des romans de chevalerie et d'aventure pour un public aristocratique et bourgeois.

Pour répondre à la demande, les ateliers urbains et monastiques ont réorganisé et redistribué leurs tâches, ce qui leur a permis de réaliser des copies plus conformes en un temps plus court, et de les vendre sur stock. Les livres manuscrits sur parchemin étaient toutefois toujours aussi coûteux, et restaient inaccessibles à la plupart. De plus en plus de laïcs, hommes et femmes, étaient désormais alphabétisés, mais avaient aussi les moyens d'acheter leurs propres livres : les aristocrates n'étaient donc pas les seuls à acheter des livres pour leur plaisir ou leur dévotion personnelle, c’était aussi le cas des marchands.

L'essor de cette nouvelle classe moyenne alphabétisée coïncide avec un certain développement des pratiques de dévotion privée, connues sous le nom de Devotio Moderna, qui se répandent depuis les Pays‑Bas. En effet, l'accent mis sur le pouvoir individuel que l'on peut exercer sur son propre salut conduit à un sentiment de responsabilité sur les affaires personnelles, ainsi qu'à l'adoption de certaines pratiques de lecture qui permettent d'assurer son avenir (non seulement aux cieux mais aussi sur terre).

Ces nouvelles pratiques pieuses ont entraîné une impression en masse à partir de blocs de bois (xylographie) de milliers d'exemplaires d'images dévotionnelles et même de livres illustrés de petite taille limitée, privilégiant l'image sur le texte. Ces techniques d'impression étaient relativement bon marché, itinérantes et ne nécessitaient pas de gros investissements matériels. Lorsque Gutenberg commence à développer son nouveau système d'impression dans les années 1440 (il s'est installé à Mayence en 1450), la plupart des Européens médiévaux connaissaient déjà le livre imprimé d'une manière ou d'une autre.

Dans ce contexte, le système de caractères mobiles de Gutenberg résulte d'une série d'innovations techniques (basées sur des pratiques traditionnelles préexistantes) sans lesquelles il n'aurait pas vu le jour : l'expansion de l'industrie du papier, l'évolution du pressoir à vin, le développement d'un nouveau type d'encre à base d'huile et, enfin, la popularité de l'impression sur bois pour la production en masse d'images imprimées.

Les ressources pour réaliser l'activité

Le papier

Le papier a été inventé en Chine au 2e siècle avant Jésus‑Christ et a commencé à être utilisé en Europe aux 11e et 12e siècles : d'abord en Italie, puis en Espagne et dans le sud de la France et, enfin, vers les années 1400, dans ce qui est aujourd'hui l'Allemagne moderne. En Chine, le papier pouvait être fabriqué à partir de chanvre, de rotin, de paille de riz ou de bambou. En Europe, il était fabriqué en broyant des fibres de lin, de chanvre ou de coton dans l'eau grâce au mouvement continu de maillets actionnés par un moulin. Une fois que les fibres étaient réduites en pulpe, elles étaient extraites à l'aide d'un tamis (généralement incrusté du motif du fabricant), pressées sur un morceau de feutre pour éliminer l'excès d'humidité, et enfilées pour sécher. Une fois la feuille sèche, elle était imperméabilisée avec une couche de colle. La feuille de papier obtenue avait cette texture granuleuse du support sur lequel elle était pressée, ainsi que le motif ou le filigrane de l'atelier du fabricant. Ces filigranes nous permettent de retracer la distance parcourue par le papier entre son lieu de production et son lieu d'impression.

Le développement rapide de l'industrie du papier au Moyen Âge témoigne d'une forte demande de livres que le parchemin seul ne pouvait satisfaire. La disponibilité du papier en Europe a facilité l'expansion rapide de la production de manuscrits au 15e siècle, en fournissant de grandes quantités de papier, un support d'écriture qui s'est avéré plus rapide à fabriquer, plus léger, plus souple et moins cher que le parchemin.

De la gravure sur bois aux caractères mobiles

La xylographie

S'il est vrai que l'impression sur bois s'est fortement développée avec la presse à imprimer, on imprimait déjà à partir de timbres ou de blocs de bois depuis la première moitié du 14e siècle. La xylographie ou impression en relief sur bois (où la surface en saillie contient l'image qui sera imprimée sur le support) existait en Asie de l'Est pour l'impression sur les textiles ainsi que sur le papier depuis le 2e siècle de notre ère, et était pratiquée depuis plusieurs siècles en Chine, au Japon et en Corée. De fait, le plus ancien livre imprimé connu est le Soutra du Diamant, un livre bouddhiste imprimé en Chine vers 868.

En Europe en particulier, les livres étaient déjà illustrés d'images imprimées dès les dernières années du 14e siècle. Cependant, la plupart des gravures existantes ont été estampillées au début du 15e siècle sur des feuilles de papier séparées. C’étaient des images pieuses destinées à la dévotion personnelle et des illustrations pressées sur des cartes à jouer.

Dans la seconde moitié du 15e siècle sont apparus des livres dits « en blocs », dans lesquels une page entière, contenant à la fois le texte et l'image, était gravée sur un seul bloc de bois. Ces xylographies étaient généralement de courts livres religieux, comme la Biblia Pauperum, le Speculum humanae salvationis (Miroir de la Rédemption) et l'Apocalypse illustrée, et étaient destinées à un public populaire. Parallèlement aux imprimés dévotionnels, ils étaient produits en masse pour les pèlerinages et les événements publics importants. Ils étaient imprimés à l'encre à base d'eau, brune ou grise, avec un mouvement de frottement plutôt que de pression, et les illustrations étaient coloriées à la main après impression.

Les innovations de Gutenberg

L'impression sur bois présentait toutefois un certain nombre de limites, que le système de caractères mobiles mis en œuvre tout d'abord en Asie, puis par Gutenberg a permis de surmonter. Il était tout d’abord impossible d'imprimer sur les deux faces d'une feuille de papier. Le mouvement de frottement nécessaire pour transférer l'encre sur l'autre côté de la page endommagerait l'image existante, ce qui signifie que pour deux pages imprimées, il fallait en laisser deux vierges et les coller ensemble pour que le texte soit continu.

L'une des plus grandes innovations de Gutenberg a été d'utiliser une presse pour imprimer. Originaire d'une région viticole d'Allemagne, il connaissait probablement le fonctionnement du pressoir à vin et a pensé à la modifier pour une impression rapide et répétitive. Ce système a non seulement permis de gagner du temps, mais aussi de réduire les coûts, car le texte pouvait être imprimé sur les deux faces du papier.

Un autre obstacle de taille pour l'impression avant le système de Gutenberg était le coût et la durabilité des blocs de bois. Chaque page nécessitait sa propre plaque de bois gravée qui ne pouvait rendre une impression de bonne qualité que peu de fois avant de devoir être remplacée, car le bois est un matériau relativement mou qui se dilate et se contracte aisément avec les changements de température et d'humidité (et qui pouvait se briser sous le poids d'une presse). Les coûts de production étaient donc plus élevés et le temps de production plus long.

Orfèvres de métier, Gutenberg et ses associés, Fust et Schoeffer, ont remplacé le bois par du métal, un matériau plus durable qui résisterait mieux à la pression et plus longtemps. De plus, plutôt que de produire une page entière à partir d'une seule plaque de métal, Gutenberg a décidé de mouler de minuscules caractères individuels à partir d'un alliage fondu de plomb, d'étain et d'antimoine, dont il a fallu, tâche ardue, trouver la combinaison parfaite. Ces caractères individuels étaient facilement reproductibles et le processus était simple : une minuscule lettre était gravée sur la pointe d'un poinçon en métal dur. Ce poinçon était ensuite martelé dans une matrice faite d'un métal plus tendre, laissant une empreinte. Cette empreinte était intégrée dans un moule dans lequel l'alliage fondu pouvait ensuite être versé, ce qui permettait de réaliser autant de copies de la forme de la lettre que nécessaire.

Les majuscules et les minuscules devaient être moulées pour chaque lettre, ainsi que tous les symboles de ponctuation, les signes diacritiques, les abréviations, les ligatures, etc. Gutenberg est allé jusqu'à sculpter différentes versions des mêmes lettres afin d'imiter les imperfections du texte manuscrit. Ces caractères pouvaient non seulement être produits en série, mais aussi être disposés dans des combinaisons infinies sur un cadre, et être utilisés et réutilisés pour autant de projets que nécessaire, ce qui rendait l'impression plus rapide et plus viable économiquement. L'innovation du système de caractères mobiles de Gutenberg réside dans trois aspects fondamentaux : l'utilisation du métal au lieu du bois, la décomposition du texte en formes de lettres individuelles et mobiles, et l'utilisation d'une presse pour imprimer le texte sur son support.

Un nouveau type d'encre

Avant le développement de la presse à imprimer, l'encre était à base d'eau et séchait en prenant une teinte brunâtre. Vu sa consistance et la technique de frottement qu'elle nécessitait pour s'imprimer sur la page, il était impossible de le faire recto‑verso.

Pour que le nouveau système de Gutenberg fonctionne correctement, il a fallu développer un nouveau type d'encre. De fait, les encres à base d'eau s'écoulaient facilement de la surface métallique de ses lettres, tandis qu'une substance colorante à base d'huile (ressemblant davantage à un vernis ou à une peinture à l'huile) adhérait plus facilement à la surface des caractères en métal. Cette nouvelle encre était composée d'une réduction de carbone, d'huile de noix et de térébenthine, contenant du cuivre, du plomb, du titane et du soufre. La forte teneur en métal de cette première recette (présente seulement jusqu'en 1473) a permis d'obtenir une surface noire brillante et réfléchissante.

Composition et impression

La fabrication du livre imprimé nécessitait toutes sortes d’expertises, et le système de Gutenberg reposait en grande partie sur le développement d'une série de protocoles qui organisaient les différentes tâches. Deux figures importantes ont fait leur apparition : le compositeur et l'imprimeur.

Des copies conformes des manuscrits et des textes corrigés circulaient parmi les intellectuels et les éditeurs dans les grands centres urbains tels que Venise, Cologne ou Paris. Pour avoir accès aux différents textes ainsi qu'aux corrections que des savants pouvaient apporter, il était essentiel d’établir un atelier dans une de ces grandes villes. Les manuscrits pouvaient également être empruntés aux bibliothèques monastiques afin de préparer certaines éditions, et étaient rendus à l'institution propriétaire accompagnés d'une copie imprimée.

Lorsque le compositeur ou le typographe recevait la copie correcte et conforme d'un texte donné, sa tâche consistait à calculer la longueur de la copie, y compris la mise en place du nombre total de pages. Une fois la longueur calculée, le texte original était placé sur une surface appelée visorium, qui plaçait le texte devant le compositeur et au‑dessus d'une boîte plate compartimentée à l'intérieur de laquelle il disposait les lettres individuelles qui formeraient ses lignes de caractères. Cette tâche impliquait que le compositeur sache lire. Le compositeur devait ensuite, à l'aide d'une paire de pinces, placer chaque pièce métallique de caractères, une par une, à l'endroit correspondant, ligne après ligne.

Il s'aidait d'un instrument ressemblant à une règle qui permettait de s'assurer que chaque ligne de caractères avait la même longueur. Pour que toutes les lignes soient justifiées dans la longueur requise, il appliquait des « espaces » plus ou moins grandes, ainsi que des abréviations (qui avaient tendance à devenir plus ou moins fréquentes à mesure qu'il approchait de la fin de chaque ligne). Certains textes ont été répartis entre différents compositeurs. De nombreux exemplaires de manuscrits montrent les marques laissées pour guider le travail de chaque compositeur, ce qui nous permet (ainsi qu'à l'imprimeur) de savoir jusqu'à quel point chaque compositeur a travaillé, ce qui nous aide à définir la rétribution de chaque compositeur. Avec cette répartition du travail, à chaque nouvelle édition, le travail des compositeurs avait beau être précis, des variations et des erreurs pouvaient facilement se glisser dans le texte. Dans les premiers exemplaires imprimés, ces erreurs étaient souvent simplement corrigées à la plume et à l'encre, une coutume qui a lentement évolué vers un erratum, une page à la fin du livre contenant toutes les erreurs présentes dans l'édition.

Une fois qu'un bon nombre de pages avaient été composées et corrigées (ce qui dépendait du nombre disponible de lettrines dans un atelier donné), les cadres de caractères étaient prêts pour la presse. Pour ce faire, une feuille de papier (ou, plus rarement, de parchemin), était pliée autant de fois que nécessaire afin de correspondre à la taille du cadre, et humidifiée (ce qui lui permettait de mieux absorber l'encre). Cette deuxième partie du processus impliquait l'imprimeur, qui s'assurait que tout le papier nécessaire était correctement humidifié et que le bol où l'encre était préparée était placé à proximité, derrière la presse. Le processus d'impression nécessitait en fait deux personnes : une personne qui encrait le cadre contenant le texte à l'aide de boules d'encre ou de tampons, en alignant la feuille de papier sous la presse, et une autre personne qui faisait fonctionner la machine et pressait le papier sur la matrice.

La première presse à imprimer n'étant pas en mesure d'exercer une pression suffisante pour imprimer plus d'une page par feuille, le procédé exigeait que la presse s'abatte sur le papier une fois par page. Une fois qu'un côté de toutes les feuilles de papier avait été imprimé, il fallait compléter de l'autre côté. L'impression de l'autre côté de la page (ou verso) devait se faire dans les 72 heures afin d'éviter que les feuilles de papier ne sèchent complètement et ne se rétractent. Après chaque impression, le papier devait être suspendu pour sécher, puis mis en pile et aplati. Il fallait un premier tirage d'essai pour permettre au correcteur (souvent un intellectuel, un savant ou l'auteur lui‑même) de corriger les fautes éventuelles et d'indiquer les modifications nécessaires. Cette version révisée était ensuite remise au compositeur, qui modifiait le cadre de caractères avant de pouvoir le réimprimer.

Une fois toutes les pages imprimées, le volume était prêt à être assemblé. Toutes les feuilles étaient pliées en deux ou en folio (formant deux feuilles ou quatre pages) et rassemblées en cahiers et classées selon l'ordre indiqué par leurs marquages ou signatures. Une fois pliés, les « livres » (c'est‑à‑dire les séries de cahiers) étaient stockés pour la vente, leur reliure étant généralement réalisée dans un atelier séparé et selon le goût et les préférences de l'acquéreur.

Le procédé d'impression innovant de Gutenberg a permis aux imprimeurs d'imprimer des centaines de pages par jour, alors qu'un scribe pouvait copier deux ou trois pages dans le même laps de temps.

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Bien que les premiers documents imprimés sortis de l'atelier de Gutenberg vers les années 1450‑1452 soient les lettres d'indulgence papales, les Grammaires élémentaires de Donat et les calendriers, le premier projet véritablement ambitieux de son atelier est celui de la Vulgate de saint Jérôme, une traduction latine de la Bible. L'impression de ce livre, plus communément appelé la Bible de Gutenberg, représente le plus grand projet d'édition de son temps. Elle est imprimée en cent quatre vingts exemplaires (dont environ quarante-cinq à cinquante sur vélin) à Mayence et en collaboration avec ses deux associés et investisseurs, Johann Fust et Peter Schoeffer, en 1455.

Le texte de la Bible de Gutenberg était disposé en deux colonnes de 42 lignes chacune ; c'est pourquoi elle est également connue sous le nom de « Bible à quarante-deux lignes » ou B 42. La police choisie ressemblait aux caractères gothiques des livres liturgiques de l'époque, connue sous le nom de blackletter ou textura quadrata (en raison de l'aspect tissé des lignes verticales et horizontales de texte). En outre, la nouvelle encre épaisse à base d'huile de Gutenberg, qui provoquait un léger étalement une fois chaque lettre pressée sur le papier, imitait véritablement l'aspect calligraphique du texte manuscrit.

La Bible de Gutenberg n'a pas été imprimée en une seule séquence du début à la fin. Elle a de fait été composée en six unités différentes, reflétant peut‑être la collaboration de six compositeurs différents. Conformément à la tradition des manuscrits médiévaux, elle n'avait pas de page de titre, pas de date, pas de numéro de page et ne mentionnait pas le nom de l'imprimeur : le nom de Gutenberg n'apparaît dans aucune des copies existantes.

Le premier livre imprimé daté est le Psautier de Mayence, sorti en 1457 de l'imprimerie de Fust et Schoeffer. Il se définit lui‑même comme le produit d’une nouvelle « invention artificielle pour imprimer et reproduire des caractères » (adventia artificiosa imprimendi ac caracterizandi).

Comme la plupart des premiers livres imprimés jusqu'en 1500, également connus sous le nom d'incunables ou incunabula, la Bible à quarante-deux lignes de Gutenberg était finie et décorée à la main, et conçue pour ressembler étroitement à un manuscrit. L'ambition de Gutenberg n’était en effet pas de modifier l'apparence du livre manuscrit mais d'accélérer son processus de reproduction, tout en le rendant plus viable financièrement.

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Les lecteurs médiévaux étaient habitués aux manuscrits et avaient du mal à changer leurs habitudes de lecture traditionnelles. Chaque détail du livre répondait à un besoin de structure visuelle et contribuait à aider le lecteur à identifier et à naviguer dans le texte, ainsi qu'à comprendre et à mémoriser son contenu. Suivant les attentes des acquéreurs, les livres imprimés ont donc été initialement fabriqués pour ressembler à des manuscrits et imiter parfaitement l'apparence du livre rédigé à la main.

La typographie utilisée pour les premiers livres imprimés était ainsi directement copiée de celle des manuscrits de l'époque. Les livres du Moyen Âge tardif utilisaient trois types de caractères distincts selon le genre ou la catégorie du texte : les manuscrits liturgiques étaient en caractères gothiques, les textes vernaculaires en français étaient en caractères « bâtards » et les textes classiques et humanistes utilisaient un nouveau caractère que les humanistes italiens avaient adapté de la minuscule carolingienne pour ses lignes élégantes et aérées, la minuscule humaniste. Les premiers typographes suivirent cette tradition, donnant à chaque genre sa typographie traditionnellement appropriée.

Conformément à la tradition des manuscrits médiévaux, les finitions de la plupart des incunables étaient appliquées à la main, une pratique de plus en plus rare avec les progrès des techniques d'impression. Comme pour les manuscrits, les livres imprimés comportaient également des espaces laissés vides pour les illustrations et les décorations, les initiales (capitales peintes en rouge et bleu), les titres, les rubriques, les notations musicales ou les mots dans d'autres langues (le grec par exemple).

La limitation et la suppression générale de la couleur résultèrent de la nécessité croissante de produire des livres moins coûteux à un rythme plus rapide. De plus en plus d'imprimeries s'ouvrirent à l’époque dans toute l'Europe, et une concurrence féroce amèna les imprimeurs à standardiser leurs processus d'une part, et à individualiser leurs produits d'autre part. Comme la couleur, la typographie fut également simplifiée, de même que le texte, qui vit la plupart de ses abréviations et ligatures disparaître. Ces modifications ont permis aux imprimeurs de réduire les coûts, et le livre s’est peu à peu éloigné de son prédécesseur manuscrit.

Bien que le livre se soit progressivement standardisé, chaque imprimeur cherchait à rendre ses produits plus attrayants et facilement reconnaissables. Certains ont continué à imiter certains aspects du manuscrit, notamment les initiales ornées ; d'autres ont commencé à inclure des pages de titre, de plus en plus courantes au cours du 16e siècle. Ces pages servaient de publicité, et présentaient le livre dans un beau lettrage, avec la marque personnelle de l'imprimeur ou du libraire. Elles informaient le lecteur sur la provenance du livre, sa date d'impression, son auteur, son traducteur, son éditeur ou son commentateur (le cas échéant), ainsi que le numéro d'édition.

Pistes pédagogiques

La mise en page du chapitre sur saint André dans trois éditions différentes de la Légende dorée (Legenda Aurea) de Jacques de Voragine montre bien comment les livres imprimés suivaient la tradition du manuscrit médiéval lors des débuts de l’imprimerie, ainsi que de leur évolution au fil du temps.

  • Dans une copie manuscrite du 14e siècle, le texte est densément disposé, avec des lettres rubriquées ornées marquant la première lettre de chaque section. La première lettre de chaque paragraphe est également dessinée en alternant le rouge et le bleu, et un grand nombre d'abréviations permettent au scribe de faire tenir le plus de texte possible sur la page.
  • Une édition imprimée de 1475 a conservé la même mise en page. Le texte est toujours disposé sur deux colonnes, avec des lettres capitales également ornées qui alternent les couleurs et structurent le texte. Bien que le même nombre d'abréviations ait été conservé, la police de caractères est plus ronde et plus aérée, ce qui facilite la lecture de l'ensemble du texte.
  • Enfin, un exemplaire de la Légende dorée en français imprimé en 1499 montre clairement que la mise en page change progressivement, se rapprochant de plus en plus de celle des livres modernes. Cette dernière édition ouvre le chapitre avec une gravure illustrant le martyre de saint André. L’illustration sert ici non seulement à indiquer le début du chapitre, mais aussi comme élément de la structure du texte. La page est toujours disposée en deux colonnes, mais elle est redevenue dense, et la couleur a été complètement abandonnée, de grandes initiales noires indiquant le début de chaque paragraphe. Bien que le texte semble plus dense, il est beaucoup plus facile à lire car il y a moins d'abréviations et il est écrit en langue vernaculaire, ce qui le rend accessible à un public plus large. Le livre dans son ensemble est également plus facile à parcourir grâce à sa foliation (numérotation des feuilles).
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Centres de production

Mayence

L'imprimerie s'est développée dans les centres urbains où se trouvaient des populations prospères de marchands, d'aristocrates et d'étudiants. Gutenberg, par exemple, s'est installé à Mayence, ville frontalière et ville épiscopale. C'était un lieu de résidence et de passage pour les personnalités importantes (de l'Église et de l'État), et elle entretenait des relations étroites avec Rome et la cour impériale. Ces circonstances ont joué un rôle majeur non seulement pour le développement mais aussi pour la diffusion de la presse à imprimer.

En 1455, après un litige financier à propos de la production de la Bible à quarante-deux lignes, Gutenberg se sépare de ses deux associés (qui lui avaient prêté de l'argent pour mener à bien le projet). Les deux hommes, Fust et Schoeffer, ouvrent leur propre atelier et, à la fin de cette année‑là, l’Europe compte deux imprimeries : l'imprimerie Fust‑Schoeffer, très prospère, et l'imprimerie Gutenberg, plus modeste, toutes deux à Mayence, en Allemagne.

Une expansion européenne

Mais la presse à imprimer conçue par Gutenberg était démontable, ce qui permettait aux imprimeurs de devenir itinérants, en allant de ville en ville pour suivre des projets et des clients spécifiques. Son système s'est donc rapidement répandu sur le continent et, en 1500, il y avait une presse à imprimer de Gutenberg dans environ 270 villes d'Europe, dont Venise, Florence, Milan, Rome, Valence, Paris, Bâle et Francfort. Certaines villes comptaient jusqu'à 30 ou 40 imprimeries ; à une époque, Venise comptait même 151 ateliers. Le plus grand atelier, cependant, était celui de Nuremberg qui, en 1480, comptait 24 presses et employait une centaine de personnes.

En Italie

En 1465, deux Allemands, Arnold Pannartz et Conrad Sweynheym (connu sous le nom de Schweinheim), ont fondent une imprimerie au monastère bénédictin de Subiaco : la première presse à caractères mobiles établie en Italie, et la deuxième en Europe. Amoureux de la culture antique et de l'humanisme italien, Schweinheim et Pannartz commencent alors à publier à Subiaco les premiers textes classiques imprimés, et ouvrent ensuite des ateliers à Rome (1467) et à Venise (1469). À Rome, ils adoptent un caractère romain inspiré de la minuscule caroline, dont la lisibilité et la clarté sont très appréciées par les humanistes italiens car il contraste avec les traits épais et segmentés de l'écriture gothique, étroitement liée à la culture « médiévale ». La plupart des imprimeurs disposaient de fait à la fois de caractères gothiques et romains, et opter pour l'un plutôt que pour l'autre pour un texte donné revenait à faire un choix culturel et social conscient et représentait une stratégie commerciale.

À Venise, en revanche, les imprimeurs français Jean de Spire et Nicolas Jensen contribuent à l'évolution du livre imprimé, ce dernier en particulier, en introduisant de nouveaux caractères plus lisibles, parmi lesquels la littera antiqua, une version du caractère romain dérivé de la minuscule caroline qu'il a perfectionnée, en lui attribuant ses traits caractéristiques. Les illustrations et les décorations dans ses livres imprimés sont également peintes à la main, afin d'imiter la qualité et le luxe des livres manuscrits.

En 1490, l'éditeur humaniste Alde Manuce fonde sa propre imprimerie à Venise. Il s'est spécialisé dans la production d'éditions de poche (dites in octavo, pliées trois fois afin d'obtenir huit feuillets, c'est à dire seize pages), notamment d'auteurs contemporains classiques et humanistes. Ces petits livres, les prédécesseurs des livres de poche modernes, l'ont rendu célèbre dans toute l'Europe. Ils sont reconnaissables à sa marque d'imprimeur : un dauphin enroulé autour d'une ancre.

Manuce commence à imprimer les classiques contemporains de Dante, Pietro Bembo et Érasme de Rotterdam et, vers 1500, il cherche à mieux satisfaire encore le lecteur en introduisant l'écriture italique (écriture cursive), la foliation des deux côtés des feuilles (pagination), la ponctuation moderne, ainsi qu'un catalogue de tous les livres qu'il a édités. L'invention de l'italique, notamment, lui a permis de faire tenir davantage de texte dans un format de livre réduit.

En France

Dans les années 1470, la France est le deuxième pays (après l'Italie) à adopter le nouveau système d'impression de Gutenberg. La première imprimerie est fondée avec l'aide de deux théologiens, Guillaume Fichet et Jean Heynlin, à Paris, en 1470. Ces deux hommes ont réuni trois typographes : Ulrich Gering, Michael Friburger et Martin Crantz et s’installent près de la Sorbonne pour pouvoir satisfaire la demande croissante de livres universitaires bon marché comportant le moins d'erreurs possible. Au cours des trois premières années, cet atelier produit vingt-deux livres pédagogiques humanistes.

Aux Pays-Bas

Dans les Pays‑Bas bourguignons, le traducteur et scribe néerlandais Colard Mansion fait partie des premiers imprimeurs de la ville de Bruges. Ex‑copiste de manuscrits luxueux couronnés de succès, il se plonge dans l’univers du livre imprimé, en éditant des classiques de la politique, de la morale et de la poésie, ainsi que des traités techniques et des textes d'actualité. Ses ouvrages sont pour la plupart imprimés en français et son catalogue reflète non seulement les goûts et les intérêts de la sphère culturelle et intellectuelle aristocratique bourguignonne, mais aussi d'une bourgeoisie urbaine plus diversifiée.

En Angleterre

William Caxton, imprimeur, introduit la presse à imprimer dans les îles britanniques en 1476. Après avoir été marchand à Bruges, établit sa première imprimerie à l'abbaye de Westminster, à Londres, et publie une série d’ouvrages en anglais ainsi que des traductions en français. Comme beaucoup d'autres imprimeurs de la fin du Moyen Âge, Caxton n'est pas seulement marchand et imprimeur, mais aussi son propre éditeur et traducteur. Environ cinquante ans après l'invention du système de caractères mobiles, plus de quarante mille éditions ont été imprimées en Europe, pour un total d'environ dix millions d'exemplaires.

Diffusion et impact du livre imprimé

Le scriptorium monastique avait combiné production et consommation. En d'autres termes, chaque institution religieuse produisait sa propre collection de livres en fonction de ses besoins et de ses ressources spécifiques. Dans ce contexte, le choix des livres à copier dépendait entièrement de l'initiative de la figure d'autorité de l'institution. Il n'y avait pas de commerce du livre à proprement parler ; seuls quelques manuscrits circulaient, de centre en centre, et étaient copiés si nécessaire.

À la fin du Moyen Âge, avec un commerce urbain de livres manuscrits actif dans des villes telles que Paris, Bologne, Bruges et Londres, la demande était importante, en particulier parmi le clergé et la population étudiante. Les fabricants de livres traditionnels éprouvent alors de grandes difficultés à répondre à la forte demande, et la qualité des textes produits en souffre beaucoup. Les livres qui ne peuvent s’acheter sont consultables dans des collections privées ou des bibliothèques semi‑publiques, où ils sont souvent enchaînés aux bureaux afin d'éviter que des étudiants aux doigts habiles ne les emportent chez eux. Les intellectuels doivent souvent faire un long chemin pour avoir accès à certains manuels d'étude et textes théologiques.

Grâce au nouveau système d'impression de Gutenberg, les livres de tous genres sont désormais disponibles en abondance et à un prix inférieur (environ un huitième du coût d'un livre manuscrit). Les journaux et guides de voyage, les recueils de poésie, les livres d'histoire de l'art et d'architecture, les romans courtois, les recettes médicinales, etc. sont maintenant accessibles à une plus grande partie de la population, de plus en plus instruite. De plus, tous les exemplaires d'une même édition contiennent un texte identique (à l'exception de quelques corrections lors de l'impression), de sorte que les mêmes informations sont accessibles à un plus grand nombre de lecteurs.

Les taux d'alphabétisation augmentant rapidement, les traductions en langue vernaculaire et les textes susceptibles d'intéresser un plus grand public laïc sont devenus une priorité. On publie donc des traités pratiques et techniques, de la poésie et des romans historiques et sentimentaux. Les langues vernaculaires finissent par devenir la norme, supplantant le latin au profit de l'identité linguistique de chaque territoire, ce qui stimule encore l'alphabétisation.

Les textes qui s’impriment ne sont pas seulement les textes connus de l'Antiquité classique ou du début du Moyen Âge (désormais plus précis et normalisés qu'ils ne l'ont jamais été), mais aussi, de plus en plus, les traités d'auteurs et de chercheurs contemporains, qui peuvent enfin faire imprimer le produit de leur imagination, leurs idées et les diffuser parmi leurs pairs. Les commentaires et critiques échangés débouchent alors souvent sur des débats et des discussions sur la religion, l'histoire, les sciences, l'art et la politique. Grâce à la presse écrite, les idées peuvent se propager rapidement dans toute l'Europe, ce qui permet à certains auteurs d'être connus et de connaître le succès de leur vivant. Certains auteurs connaissent un tel succès qu'ils peuvent vivre de leurs écrits.

Les réformateurs politiques ou religieux tels que Martin Luther (1483‑1546) atteignent désormais tout un public dans des pays lointains sans avoir à être présents, et leurs mouvements peuvent s'organiser et se répandre d'une manière qui aurait été impossible avant le livre imprimé, car l'information prenait des formats de plus en plus petits et pouvait être produite en masse et diffusée à grande vitesse.

La plupart des livres imprimés sont en effet beaucoup plus petits que les manuscrits, ils se consultent et stockent tout à fait différemment. Finis, les grands bureaux pour pouvoir lire car on peut lire n'importe où, et les livres ne doivent plus être empilés horizontalement dans des coffres mais peuvent être disposés verticalement sur des étagères. Les bibliothèques privées continuent à s’enrichir, des bibliothèques publiques font leur apparition, donnant un accès direct à l'information à un plus grand nombre de personnes.

L'invention de la presse à imprimer est réellement un élément déterminant pour la diffusion des connaissances et des informations. C’est une véritable révolution pour la façon dont on lit et, par conséquent, la façon dont on pense. Mais l'accès individuel à l'information par le biais du texte imprimé représente bientôt une menace pour l'autorité de certaines institutions traditionnelles, car l’impression et la diffusion en toute indépendance d’idées révolutionnaires émancipe, à bien des égards, la culture du contrôle politique et religieux. Et si la publication et la distribution de centaines ou de milliers d'exemplaires d'un livre sont plus simples que jamais, il est également beaucoup plus simple, pour les autorités vigilantes, de repérer de l'endroit où ils ont été produits (grâce aux pages de titre et aux filigranes).

La crainte de voir le public douter et remettre en question les idées de l'Église et de l'État entraîne donc un renforcement de la censure et de la réglementation de l'édition et de l'impression de certains textes. Les textes doivent être vérifiés avant leur publication et les imprimeurs doivent détenir certaines licences pour pouvoir imprimer certains textes. En 1501, le pape Alexandre VI menace même les imprimeurs d'excommunication s'ils impriment des manuscrits sans l'approbation de l'église, et en 1538, en Italie, apparaît la première liste interdisant la diffusion et la possession de certains ouvrages.

Mais les dés sont jetés. La presse à imprimer de Johann Gutenberg n'a pas seulement entrainé mais est aussi essentiellement à l’origine de l'alphabétisation croissante en Europe dans la dernière partie du Moyen Âge. De plus en plus de personnes peuvent désormais accéder à l'information et à l'éducation, et elle a lancé la modernisation européenne.

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