Les hommes et leur environnement

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Mappemonde partagée en zones climatiques
Contenu dans un manuscrit de Macrobe du 11e siècle, cette mappemonde d’environ 17,7 cm, orientée au nord, représente un hémisphère terrestre scindée en deux parties par l’Océan dont les flots sont figurés en vert. La surface terrestre est ici partagée en grandes zones climatiques : au nord et au sud, deux zones froides inhabitables ; au centre, la zone torride, perusta zona, que traverse l’Océan équatorial, tout aussi inhabitable ; entre les zones froides et la zone torride, deux zones tempérées : au sud, temperata antipodum, vide ; au nord la zone tempérée habitée par les hommes, temperata nostra, traversée par la Méditerranée, indentée par la mer Caspienne, conçues toutes deux comme des golfes de l’Océan ; au sud, la mer Rouge (Mare rubrum). Sont précisées la ville de Siene en Égypte et les Orcades, à l’ouest, au large des côtes.
Autour de la terre sont indiqués les grands flux océaniques issus de l’Océan principal, à l’est et à l’ouest, se dirigeant vers le nord et le sud où ils se rencontrent, formant ainsi un second anneau océanique perpendiculaire au précédent.
En 54 av. J.-C., dans Le Songe de Scipion de Cicéron, Scipion Émilien, le vainqueur de Carthage, s’élève en songe au plus haut des cieux où résident les âmes d’exception. De ce point culminant, il regarde la Terre qu’il a quittée et les régions émergées lui apparaissent réduites à la dimension « d’une sorte de petite île, baignée tout alentour par la mer […] Atlantique, la grande mer, l’Océan » ; il s’étonne : « Combien cet Océan, malgré un nom si considérable, est petit ». C’est cette vision d’une Terre réduite à une modeste boule, envisagée depuis la demeure de Jupiter que rejoindront plus tard des empereurs divinisés, que concrétise, selon certains spécialistes, le globe sur la majorité des monnaies où il apparaît.
Extrait de la République de Cicéron, Le Songe de Scipion ne fut longtemps connu que par le commentaire qu’en donna Macrobe. L’œuvre constitua l’un des principaux canaux par lesquels se répandit la pensée platonicienne dans l’Occident médiéval.
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L’homme et les climats

La Terre partagée, avec les éléments, les points cardinaux, les signes du zodiaque et les humeurs
Les signes du zodiaque entourent une mappemonde orientée vers l’est et divisée en zones climatiques. À l’intérieur d’un quatre-feuilles, les humeurs associées aux âges de la vie et les saisons sont mises en relation avec les éléments et les grandes directions cardinales. La sphère terrestre considérée comme l’un des éléments de l’univers est associée à l’Occident, à l’automne, à la vieillesse et à la mélancolie.
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Cette théorie ancienne mise en avant par le causalisme stoïcien, développée par Pline, est reprise par Isidore de Séville. Au livre IX des Étymologies, il remarque : « En effet, la physionomie des hommes, leur teint, leur morphologie et la diversité de leurs tempéraments dépendent des climats. » Avec quelques exemples à l’appui :
Ainsi nous voyons bien que les Romains sont sérieux, les Grecs légers, les Africains versatiles, les Gaulois fiers de nature et assez violents d’esprit, cela selon la nature des climats.
Décrivant les Germains, Isidore impute leur grande taille et leur caractère indomptable aux rigueurs du froid :
Les peuples germaniques sont ainsi appelés parce qu’ils ont une taille gigantesque et qu’ils forment des nations gigantesques, endurcies par les froids les plus cruels. Leurs mœurs découlent de la rigueur même du climat. Ils ont un esprit fier et toujours indompté, ils vivent de rapine et de chasse.
Des hommes de toutes les couleurs

Nomade d’Afrique et le seigneur de Guinée
Dans sa description de l’Afrique, l’Atlas catalan se démarque profondément des représentations traditionnelles du monde. Jusqu’à la fin du 13e siècle, les mappemondes médiévales la présentaient comme « mineure en tout ». Le point de vue a ici radicalement changé. D’enclose sur elle-même, murée dans sa solitude désolée, l’Afrique est devenue un espace ouvert que l’expédition de Jaime Ferrer, après celle des frères Vivaldi en 1291, s’apprêtait à explorer en franchissant le cap Non, interprété comme la ligne de partage entre le monde connu et inconnu. L’Afrique devient aussi un espace où se nouent des relations commerciales illustrées par la carte qui énumère les points de départ et d’aboutissement des routes de l’or et du sel.
« C’est ici que commence l’Afrique, qui se termine à Alexandrie et Babylone. Elle part d’ici et comprend toute la côte de Barbarie en allant vers Alexandrie, et vers le midi, vers l’Éthiopie et l’Égypte. On trouve dans ce pays beaucoup d’ivoire, à cause de la multitude des éléphants nés dans le pays, qui arrivent ici sur les plages. Tout ce pays est occupé par des gens qui sont enveloppés, de sorte qu’on ne leur voit que les yeux, et ils campent sous des tentes, et chevauchent sur des chameaux. Il y a des animaux qui portent le nom de Lemp, du cuir desquels on fait les bonnes targes. » Le seigneur de Guinée est, pour sa part décrit comme suit : « Ce seigneur nègre est appelé Mussé Melly, seigneur des nègres de Guinée. Ce roi est le plus riche et le plus illustre seigneur de tout le pays, à cause de la grande abondance d’or qu’on recueille sur ses terres. »
Du 11e au 16e siècle se sont développés en Afrique de l’Ouest des empires soudanais médiévaux. Le terme « soudanais » renvoie au mot arabe al-Sûdân, qui désigne les Noirs. Ces empires se sont enrichis en s’intégrant aux circuits marchands arabo-berbères transsahariens au sein desquels l’or et les esclaves jouent un rôle central de monnaies d’échange.
Mansa Moussa, connu aussi sous le nom de Kangou Moussa ou Moussa Mali, dixième « mansa » (roi) du Mali, règne entre 1312 et 1332. Considéré à l’époque comme l’homme le plus riche du monde, il porte à son apogée l’empire du Mali constitué de territoires ayant appartenu aux anciens empires du Ghana et des Songhaï. Moussa établit des relations diplomatiques suivies avec le Portugal, l’Égypte, la Turquie et le Maroc. Son pèlerinage à la Mecque en 1324 a marqué les mémoires : sa suite comprend 60 000 hommes et 12 000 esclaves. Des récits parlent aussi de 80 dromadaires portant entre 50 et 300 livres d’or en poudre chacun.
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Ailleurs, au contraire, ils sont trop blancs :
Dans les contrées de la Scythie asiatique des nations (...) naissent avec une chevelure blanche par l’effet des neiges éternelles et cette couleur des cheveux a donné son nom à la nation. On les appelle donc Albains. Leurs yeux ont une pupille glauque, c’est-à-dire colorée, de sorte qu’ils voient mieux de nuit que de jour.
D’autres sont verts, en raison de l’insularité :
Il y a dans l’Océan nombre (...) d’îles, dont le Groenland n’est pas la moindre. Il est situé encore plus loin sur ces eaux, au large des montagnes de Suède – ou monts Riphées. (...) Les hommes sont verts là-bas, à cause de l’eau de mer, d’où le nom qu’a pris leur pays.

L’homme de cœur ou homme zodiaque : “De l’influence du cosmos sur l’homme”
On trouve dans ce manuscrit, un calendrier, des notions d’astrologie illustrées de la figure ci-dessus et des prédictions d’éclipses de 1455 à 1462.
La zone thoracique où on entend battre le cœur est la partie du corps attribuée au signe du Lion, ainsi que le plexus où semble se nouer le faisceau de nos affects. Même si le rôle du cœur, en tant que viscère permettant la circulation du sang, ne fut que tardivement compris, l’arrêt de son battement au moment de la mort inclina à en faire le siège de la vie. L’amour qui en accélère le rythme, le courage qui le maintient calme sont les sentiments qui légitiment “l’homme de cœur”, digne de ceux qui lui font confiance, selon un acte d’allégeance typiquement Lion.
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À l’autre extrémité de la terre, ceux qui ne connaissent que le froid et l’humidité sont tout aussi d’une violence exceptionnelle et dépourvus d’ « humanité ».
Éloge de la zone tempérée et de ses habitants

La sphère terrestre divisée en 5 zones climatiques
Ce diagramme, assez fréquent dans des manuscrits de comput, exprime en plan la réalité en trois dimensions de la sphère terrestre, partagée par des cercles en 5 zones climatiques (2 zones polaires, 2 zones tempérées habitables et une zone torride inhabitable). L’extension de l’œkoumène en latitude est montrée ici par un cercle spécifique et par les limites qui lui étaient traditionnellement assignées : le séjour des œthiopiens au sud (Aethiopium terra) et les monts Riphées au nord (Rifei).
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À l’opposé, les hommes de la zone tempérée sont beaux et sages. Ranulf Higden, au début du 14e siècle, ne dit rien d’autre quand il expose que :
En effet, le rayonnement solaire par son action continue sur les Africains, en épuisant leurs humeurs les rend petits, noirs de peau, les cheveux crépus, et par l’évaporation des souffles les rend faibles d’esprit. (...)
C'est le contraire chez les populations du Nord, chez qui, sous l'effet du froid qui bouche les pores, les humeurs augmentent ; c'est pourquoi les hommes sont plus corpulents, plus blancs, plus chauds à l'intérieur et partant plus courageux. (...)
C'est pourquoi l'Europe produit des populations plus grandes par la taille, plus fortes, plus courageuses et belles que l'Afrique.
Encore en 1535 Francisco Falerno dans son Tratado del esphera y arte del marear publié à Séville, tout en contestant l’inhabitabilité de la zone torride, n’hésite pas à déclarer :

Globe terrestre dit « Globe vert » ou « de Quirini »
La fièvre des explorations gagne d’abord le Portugal. Bravant les terreurs de la zone torride, les marins lusitaniens passent le cap de Bojador en 1433, puis en 1488, ils réfutent la théorie d’un océan Indien fermé, en doublant le Cap de Bonne-Espérance. Deux hypothèses héritées de l’Antiquité, celle de la rotondité de la terre et celle erronée d’un continent eurasiatique occupant les deux tiers de la sphère terrestre, sont à l’origine de l’idée de Colomb : rejoindre l’Orient par la voie maritime de l’ouest.
Idée féconde qui lui fit découvrir, sans le savoir, un nouveau continent. Colomb accomplit quatre voyages entre 1492 et 1504, sans jamais douter qu’il ait rejoint l’Asie. Il toucha la terre américaine pour la première fois dans un îlot des Bahamas, le 12 octobre 1492, après avoir légèrement infléchi sa route vers le sud, attiré par des vols d’oiseaux qui étaient le signe de la proximité d’une terre. S’il avait continué sa course initiale, très rigoureusement plein ouest, il aurait abordé en Floride et les Espagnols auraient conquis l’Amérique du Nord. II toucha le continent sud-américain, au Venezuela, près de l’île de Trinidad, lors de son deuxième ou de son troisième voyage, mais entretint un certain mystère sur sa topographie car il avait, semble-t-il, repéré des gisements d’huîtres perlières qui l’intéressaient. Nous savons qu’il consignait au jour le jour ses itinéraires sur une carte et les communiquait éventuellement aux pilotes des navires qui l’accompagnaient. Aucun de ces documents n’a malheureusement été conservé.
Le résultat de ses découvertes est considérable. Il reconnut la plupart des Antilles, les Bahamas, Hispaniola (actuellement Haïti), la côte sud de Cuba, une partie de la côte du Venezuela et de celle de Panama. Soit un espace large de 3 000 kilomètres sur 500, dans des conditions d’une dureté inouïe que la navigation au large des côtes africaines, même dans les pires moments, n’avait jamais atteintes.
Colomb est entré à juste titre dans la légende. Mais il n’avait pas rencontré les terres idéales de ses rêves. Ses équipages exténués n’avaient retiré de ses expéditions que frustration et amertume. Ses compagnons l’avaient jalousé et s’étaient dressés contre lui. Il avait transformé les Indiens en esclaves brutalement pourchassés, ce qui lui fut beaucoup reproché. Ce nouveau monde qui n’avait encore ni nom ni carte, n’avait connu de la civilisation européenne que cupidité et violence.
Ce globe doit son nom à la couleur vert bleuté des océans. Mappemonde et globe désignent pour la première fois les nouvelles terres reconnues par Christophe Colomb sous le nom d’America, en hommage au voyageur vénitien Amerigo Vespucci (1454-1512). Celui-ci fut le premier à identifier les contrées récemment découvertes comme un nouveau continent, un Nouveau Monde.
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La plus grande partie de cette zone tempérée est peuplée de gens plus doués de raison, et de meilleur entendement, et plus habiles, et plus capables que ceux dont sont habitées les autres zones. (...) C'est dans cette zone tempérée que se sont produites toutes les choses remarquables qu'on a vues dans le monde ; c'est là, en effet, que fut créé le premier homme, c'est là qu'il connut sa chute ; c'est là que fut construite et sauvée l'arche où se réfugia et se conserva la lignée humaine lors du Déluge.
Difformités physiques

Monoculi (cyclopes)
L’Afrique est, au même titre que l’Orient, le territoire traditionnel des monstres et des merveilles. Pline signale, parmi les peuples « éthiopiens » vivant au-delà du désert, des « hommes noirs dont le roi seul ne possède qu’un seul œil au milieu du front ». On reconnaît dans ces monoculi une variante de la légende grecque des cyclopes.
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Sur la mappemonde d’Ebstorf, comme sur celle de Hereford ou de Ranulf Higden, défilent ainsi d’est en ouest, là où commencent les vastes solitudes, les silhouettes des peuples monstrueux, ultime manifestation foisonnante du merveilleux :
Peuples de Libye et d’Éthiopie. Le nom d’Éthiopien est un terme générique qui comprend plusieurs nations réparties entre l’Égypte, la Libye et l’Afrique ; des nations d’aspects divers comme le sont les solitudes et les animaux monstrueux aux formes incroyables et inouïes.
Certains sont simplement figurés ou seulement nommés. D’autres sont représentés par un petit personnage nu, métonymie du peuple tout entier. Sans nom propre, la plupart sont désignés par le terme générique de « gens », singularisés par leur seule particularité physique ou culturelle : Monoculi, Ophiophages, seuls les Éthiopiens ayant droit au vocable de « nation ».
Gigantisme, difformités de la tête
Sur la vaste plage méridionale du monde, au-delà de la branche occidentale du Nil, se succèdent ainsi des peuples qui souffrent de diverses particularités physiques. Parfois d’ordre général, comme ces géants Éthiopiens, représentés par un personnage plus grand que les autres armé d’une massue : « Là vivent les Éthiopiens Syrbotes (Sorbete) qui mesurent plus de douze pieds. »

Les peuples difformes des marges de la terre
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Ici un peuple de cyclopes, les Monoculi. Cette difformité du manque peut aller jusqu’à la disparition totale de la tête pour les Acéphales dont le nez, les yeux et la bouche se sont réfugiés sur les épaules ou sur la poitrine, tels les Blemmyes, ou à la substitution d’une tête de chien au visage humain, comme pour les Cynocéphales localisés au midi : « Les Cynocéphales qui ont une tête de chien et la face proéminente. »

L’île des Panoti
À droit de l'île, sont figurés un Panothéen et Griffon
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Beaucoup souffrent de malformations affectant les jambes et les pieds. Certains sont pourvus de deux pieds mais tournés vers l’arrière, et ne comptent pas moins de huit orteils à chaque pied. D’autres ont du mal à se tenir debout et sont penchés en avant, ou bien, comme les Himantopodes, rampent sur le sol à la manière des serpents : « Les Artobatitæ dont c’est l’habitude de marcher penchés en avant et les Himandropedes (les Himantopodes), comme s’ils étaient toujours sur le point de tomber. »
Déviances sociales et morales
Aux différences physiques, céphaliques ou podologiques, les plus nombreuses s’ajoutent des particularités d’ordre culturel ou social.
Déviances
Sur la mappemonde est indiqué un « peuple qui ignore le feu » dont le représentant semble se détourner de deux brasiers allumés à ses côtés. Plus loin, les Psylles résistent au venin des serpents :
Les Psylles ont habité en ce lieu. C’est un peuple d’une nature incroyable, immunisé contre le venin des serpents. Seuls en effet parmi les humains ils ne succombent pas à leur morsure. Dès leur naissance, les enfants leur sont présentés. S’ils sont dégénérés ou ont été conçus dans l’adultère, aussitôt le crime de leur mère est dévoilé par leur mort. Si par contre ils sont de bonne nature, ils ne sont pas blessés par les serpents.
Vivant dans des cavernes, les Troglodytes sont souvent ophiophages (mangeurs de serpents) et « jouissent d’une telle rapidité qu’ils battent à la course les bêtes sauvages ». Ils chevauchent un grand cervidé maîtrisé, tandis qu’un peu plus loin ils se terrent, recroquevillés, dans des grottes, avec pour voisins les Anthropophages, « peuple qui se nourrit de la chair humaine ».
Cruauté
À ces monstruosités méridionales font écho au Septentrion, dans un ordre moins rigoureux, la « sauvagerie » et la « cruauté » des peuples scythiques. Inlassablement ressassée à la suite de Pline et Solin, leur barbarie est traduite visuellement sur les mappemondes. Là, d'est en ouest, s'égaille, dans ce domaine du froid inexorable, une suite de peuples aux disgrâces physiques évidentes : les Hippopodes dont les pieds sont munis de sabots de chevaux ; les Panoti aux si grandes oreilles ; les Albains aux cheveux blancs et dont la pupille glauque voit mieux la nuit que le jour.
Brutalité et méchanceté

Penthésilée, reine des Amazones
Dans son livre Des femmes illustres, l'humaniste italien Boccace, prenant modèle sur son contemporain Pétrarque, propose pas moins de cent six portraits de femmes remarquables. Parmi elles, de nombreuses figures de l'Antiquité gréco-romaines, parfois mythologiques, parfois plus historiques. Penthésilée, reine des Amazones, relève plutôt du premier groupe, étant donnée qu'elle est mentionnée dans les récits autour de la Guerre de Troie. Figure chevaleresque pendant le Moyen Âge, elle est familière à Boccace grâce à cette tradition courtoise. Christine de Pizan en reprend la figure dans la Cité des dames.
Ce manuscrit est une traduction française du texte de Boccace, enluminée par Robinet Testard. Réalisé pour Louise de Savoie, il a fait partie de la bibliothèque de Charles d'Angoulême et est passé par héritage dans les collections personnelles de François Ier, puis dans la bibliothèque des rois de France.
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Anthropophagie
Cette violence collective atteint son paroxysme dans l’anthropophagie. Pourvus d’une queue, doués d’une extrême vélocité, les Hippopodes, hommes aux sabots de chevaux, vivent de chair et de sang humains. Pour éviter à leurs parents les affres de la vieillesse, les Massagètes préfèrent les tuer et les mangent plutôt que de les laisser aux vers. Sur la mappemonde, au-dessus de la légende rapportant l’étrange coutume funéraire attribuée ici aux Massagètes, une scène sans commentaire montre un personnage dévoré par des chiens. Est-ce une allusion aux Hyrcaniens qui, selon saint Jérôme dont s’inspire visiblement la légende précédente, « jettent [les vieillards] quand ils sont encore à moitié vivants aux oiseaux et aux chiens » ? En dessous, deux hommes se disputent un troisième qu’ils s’apprêtent à dépecer et à manger.
Enfin, comble de l’horreur, sous le Septentrion où règne un froid insupportable, des peuples maudits, enfermés autrefois par Alexandre, souvent assimilés aux peuples de Gog et Magog, vassaux de l’Antéchrist, se livrent à un festin funeste. Dans une Cène inversée, ils scellent la menace qu’ils font peser sur l’humanité :
Ici Alexandre enferma les peuples impurs de Gog et Magog qui seront les vassaux de l’Antéchrist. Ils se nourrissent de chair et boivent le sang humain.

Les peuples de Gog et Magog
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La terre des hommes
Outre ses trois grandes parties, la terre est subdivisée en régions, provinces, peuples... héritage d’une topographie ancienne datant souvent de l’Empire romain. Les villes y apparaissent comme les marques par excellence de la présence humaine dans ce qu’elle a de plus civilisé.
Des villes, symboles de l’humanité
Villes forteresses ceintes de murailles, châteaux, tours sont autant de marques présentes ou passées de la présence des hommes : la tour de Babel dresse sa haute silhouette à travers la Mésopotamie ; Jérusalem, au centre du monde, véritable ombilic, fait communiquer le monde des vivants et celui des morts par la présence du Christ ressuscité, en même temps qu’elle ouvre l’horizon humain vers des espaces supérieurs ; Rome est représentée sous la forme d’un plan, avec la figure d’un lion. Selon Honorius Augustodunensis, les villes autrefois avaient en effet la forme d’animaux : Rome celle d’un lion, le roi des animaux, Brindisi celle d’un cerf, Carthage celle d’un bœuf et Troie la forme d’un cheval ; Carthage la Grande, apparaît face à Rome, sur la côte d’Afrique.

La ville de Rome
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Progressivement, les capitales d’hier, sans disparaître, du moins dans la mémoire, cèdent la place à celles d’aujourd’hui, dans le cadre de cette translation du savoir et du pouvoir depuis l’Orient jusqu’à l’Occident. À Babylone, à Carthage, capitales d’empires défunts, succèdent aujourd’hui : Aix-la-Chapelle, près des sources chaudes ; Brunswick, la nouvelle ville du lion ; Paris, capitale intellectuelle de l’Occident...
Lieux de culte et lieux sacrés
La mappemonde offre un foisonnement de villes, de châteaux mais aussi d’églises et de tombeaux. L’auteur s’est plu à repérer les lieux de culte dédiés à saint Maurice, protecteur du couvent d’Ebstorf. Ailleurs, par exemple dans l’île de Reichenau, il note la présence du monastère dédié à saint Georges, de celui consacré à Notre-Dame. Mais surtout, ce sont les tombeaux des saints, et particulièrement des apôtres, qui retiennent son attention : la terre qu’ils ont évangélisée, où ils ont semé la parole, qu’ils ont fait germer par leur sang, est maintenant tout entière rachetée dans les bras du Rédempteur.

Le mont Ararat où trône l’arche de Noé. À gauche, le tombeau de saint Bathélemy
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Ainsi, en Inde se dresse le tombeau de saint Thomas ; à côté de l’arche de Noé, en Arménie, celui de saint Barthélemy ; en Cappadoce, celui de saint Philippe ; de saint Marc, à Alexandrie ; en Espagne celui de l’apôtre Jacques. Autant de lieux, soigneusement relevés, où les apôtres ont prêché, souffert, péri... faisant ainsi de la terre, une terre sacrée, un immense reliquaire.
Face au foisonnement des villes, rares sont les espaces dévolus à la seule végétation ou au règne animal. C’est seulement aux marges de la terre que les hommes admettent ce qu’ils n’ont pas encore domestiqué.