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Tragique Pacifique

Bougainville, Cook et Lapérouse à la recherche des terres australes
Massacre de M. M. de Langle, Lamanon et de dix autres individus des deux équipages
Massacre de M. M. de Langle, Lamanon et de dix autres individus des deux équipages

© Bibliothèque nationale de France

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Bougainville, Cook, Lapérouse : trois navigateurs qui incarnent les grands voyages scientifiques du 18e siècle dans le Pacifique, à la recherche d’un continent austral. Il y trouvèrent des îles parfois paradisiaques, mais surtout de nombreux dangers…

Le Pacifique restait, au début du 18e siècle, le seul océan du monde où les Européens n’avaient, à part les Philippines, aucun établissement colonial. Mais il demeurait surtout le dépositaire du secret de la terre australe qui hantait tous les géographes.
Les débats sur son existence avaient été relancés par le voyage de Bouvet de Lozier en 1738-1739. Cet officier de la Compagnie des Indes était parti de Lorient avec deux navires à la recherche du continent inconnu. Et il pensait l’avoir trouvé, en découvrant une petite pointe de terre dans l’Atlantique sud, qu’il avait baptisé cap de la Circoncision. Il s’agissait en réalité d’une île minuscule qui porte aujourd’hui son nom.

Alléchés, les savants s’impatientaient et donnaient des conseils depuis leur cabinet de travail. Buffon, en 1749, suggérait aux explorateurs de tenter leur chance, non plus par l’Atlantique sud, mais par le Pacifique, en partant du Chili. L’académicien Maupertuis, en 1752, prodiguait ainsi ses encouragements : « La découverte de ces terres pourrait offrir de grandes utilités pour le commerce et de merveilleux spectacles pour la physique. » Et le président dijonnais de Brosses, en 1756, ardent partisan de la Terre australe, y voyait une nouvelle Amérique.

Dans son célèbre ouvrage sur cette question, il n’omettait aucun détail sur l’organisation du voyage. Il faudra, disait-il, quelques « personnes capables de lever des cartes géographiques, d’observer les éclipses, de mesurer avec le baromètre la hauteur de la cime des montagnes sur le niveau de la mer de connaître les plantes, de peindre les objets d’histoire naturelle ou même d’empailler et de faire sécher les oiseaux, les animaux, les feuilles et les fleurs ». Et le magistrat, qui ne voyagea jamais au-delà de l’Italie, de donner des conseils sur la façon d’approcher les naturels : « Il faut aller doucement, attendre le moment favorable, ne point s’impatienter… On ne doit ravir de force ni leurs fruits, ni leurs bestiaux, ni leurs personnes. » Le président de Brosses n’avait évidemment jamais eu à goûter le rat ou le vieux cuir.

L’expédition de Louis-Antoine de Bougainville

Officier dans la Royale, Louis-Antoine de Bougainville avait grandi dans un milieu passionné par la géographie et par les sciences. Il attendit que la paix fût rétablie, en 1763, pour proposer une expédition vers le continent austral. Sa première étape serait les îles Malouines, dont la situation stratégique, à égale distance du détroit de Magellan et du cap Horn, permettrait de contrôler l’accès aux mers du Sud. L’autorisation qu’il reçut de créer un établissement dans ces îles eut des conséquences diplomatiques désastreuses dont nous avons vécu les derniers soubresauts il y a peu d’années.

Voyage autour du monde
Voyage autour du monde |

© Bibliothèque nationale de France

Sitôt Bougainville établi aux Malouines, en effet, les Anglais envoyèrent une escadre pour rétablir leurs droits sur ces îles que leurs explorateurs revendiquaient depuis longtemps sous le nom de Falkland, et les Espagnols exprimèrent leur fureur estimant qu’elles faisaient partie de l’Amérique du Sud et donc leur revenaient de droit.

Après de longues palabres, la France accepta enfin de remettre les Malouines à l’Espagne et chargea Bougainville de cette liquidation. L’année 1766 touchait à sa fin et les Anglais avaient commencé depuis deux ans l’exploration systématique de l’océan Pacifique. Le commodore Byron, parti en 1764 à la recherche du continent austral, rentra il est vrai bredouille deux ans plus tard. Mais l’amirauté anglaise réarma son navire aussitôt pour une nouvelle expédition, confiée à Samuel Wallis et à Philip Carteret. En novembre 1766, Bougainville filait à leur suite, à bord d’une frégate défectueuse qui méritait bien son nom de Boudeuse, et d’une lourde flûte, l’Étoile. Il emmenait trois cents hommes, dont un prince mondain, né d’Orange et de Nassau, trois savants, le cartographe Romainville, l’astronome Véron et le naturaliste Commerson, accompagné de son domestique, Baré, dont on devait découvrir plus tard qu’il était de sexe féminin. Jeanne Baré fut ainsi la première femme à naviguer autour du monde.

Vue de la Nouvelle-Cythère, découverte par M. de Bougainville en 1768
Vue de la Nouvelle-Cythère, découverte par M. de Bougainville en 1768 |

© Bibliothèque nationale de France



Quelques mois après Wallis, en avril 1768, le navigateur français débarqua à son tour sur une île verdoyante à l’aspect enchanteur qu’il baptisa la « Nouvelle Cythère », alors que Commerson aurait préféré le nom d’ « Utopie ». De son séjour de seulement neuf jours, toléré avec réticence par les chefs insulaires, naquit la légende de Tahiti, île paradisiaque. « Je me croyais transporté dans les jardins d’Eden », écrivit-il, « partout nous voyions régner l’hospitalité, le repos, une joie douce et toutes les apparences du bonheur ».

Après une navigation pénible et les premiers ravages du scorbut, les marins ébahis avaient en effet volontiers succombé aux avances impudiques des sirènes tahitiennes, mais aucun d’eux n’avait été tenté de déserter pour autant, car il y avait eu aussi des vols, des ruses et des violences qui nuanceront les premières impressions paradisiaques. Terminé à Saint-Malo l’année suivante, après une abominable traversée du Pacifique, le voyage de Bougainville laissa entier le mystère des terres australes. Mais la France venait, grâce à lui, de découvrir Tahiti, et elle applaudissait aux résultats scientifiques considérables de l’expédition, notamment en astronomie et en botanique.

Les voyages de James Cook

Le modèle des navigateurs des Lumières fut incontestablement l’Anglais James Cook (1728-1779). Son premier voyage avait pour but d’observer à Tahiti le passage de Vénus sur le disque du Soleil, phénomène très rare prévu pour le 3 juin 1769 et d’en profiter pour rechercher le continent austral. L’amirauté le choisit de préférence à Dalrymple qui, depuis plusieurs années, ne naviguait plus que dans les bureaux de la Compagnie des Indes. Cook offrait un cursus plus complet. Fils de paysan, autodidacte, il s’était engagé très jeune dans la marine marchande, avant de devenir capitaine de la Royal Navy et d’étudier à fond les mathématiques et les sciences nautiques. En tant qu’ingénieur hydrographe, il s’était fait apprécier par une carte de l’embouchure du Saint-Laurent qu’il avait soigneusement sondée, à la suite de quoi, il avait, pendant quatre ans, effectué des relevés de Terre-Neuve et des côtes du Labrador.

La première exploration de Cook démythifia la Nouvelle-Zélande. Il en établit une carte exceptionnellement précise, qui montrait qu’elle comprenait deux îles séparées par un détroit qui porte aujourd’hui son nom. Le naturaliste Banks nota dans son journal « C’est la destruction totale de cette certitude bâtie sur des songes, que nous avons appelée continent... ». Sur le chemin du retour il put explorer la côte orientale de la Nouvelle-Hollande où les scientifiques anglais découvrirent le kangourou et une foule d’espèces nouvelles dans une baie qui méritait le nom de « Botany Bay » qu’ils lui attribuèrent.

Insulaires et monuments de l’île de Pâques
Insulaires et monuments de l’île de Pâques |

© Bibliothèque nationale de France

Son deuxième voyage détruisit définitivement le mythe du continent austral. De 1772 à 1775, il descendit jusqu’aux glaces du continent antarctique, au-delà de la latitude du cercle polaire. Personne n’était encore jamais allé aussi loin vers le sud. Moments d’apocalypse. Trois mois dans le vent glacial et les brumes impénétrables d’où surgissaient de terrifiants icebergs. L’impassible Cook lui-même en perdit l’appétit et l’un de ses compagnons rapporte « Le spectacle ressemblait au naufrage d’un monde démantelé ou aux descriptions de l’Enfer que donnent les poètes. » Sur le chemin du retour, une halte à l’île de Pâques, découverte en son temps par le Hollandais Roggeveen, mais que personne n’avait pu retrouver depuis, fut une excursion divertissante. Cook fut le premier à tenter de percer l’énigme des statues gigantesques que Lapérouse visitera à son tour.

Convaincu que le continent austral n’existait pas, il chercha, lors de son troisième voyage, le mystérieux passage du Nord-Ouest, mais en tentant l’aventure d’ouest en est. Les glaces flottantes qu’il rencontra dans le nord-ouest du Canada rendaient toute navigation impossible, mais il songeait à y revenir à une meilleure saison. Au retour une escale fatale aux îles Sandwich, qu’il avait découvertes à l’aller mit fin à la vie du grand navigateur. II fut tué puis dévoré lors d’une rixe maladroitement engagée avec les Polynésiens.

L’une des conséquences des voyages de Cook fut l’installation, par l’Angleterre, d’un lieu de déportation en Australie. Privée de ses colonies américaines, elle avait songé à transporter ses « convicts » à Gibraltar ou en Afrique occidentale, mais les rapports de Cook présentaient Botany Bay comme un site accueillant, un paradis selon les naturalistes, qui n’avaient pas vu les immenses marécages tout proches. Six vaisseaux contenant 750 prisonniers y furent donc transférés en 1788. Ils y rencontrèrent le Français Jean-François de Galaup de Lapérouse et son équipage. Ils furent aussi les derniers à le voir vivant

L’expédition de Lapérouse

L’expédition de Lapérouse avait pourtant été soigneusement préparée par le Dépôt de la marine, qui avait établi des cartes secrètes à cet effet, par le ministre de la Marine, le maréchal de Castries, par le directeur des ports et arsenaux, Claret de Fleurieu, éminence grise de l’entreprise, et par Louis XVI lui-même. Elle devait effacer les échecs récents de deux voyages dans lesquels la France avait placé beaucoup d’espoir. Mais Marion du Fresne s’était heurté à la cruauté des Maoris en Nouvelle-Zélande (1771-1772) et Yves de Kerguelen avait été la victime malchanceuse du mythe du continent austral dont il avait cru à tort apercevoir la côte dans des mers peu hospitalières.

Elle avait pour but immédiat de donner à la France de nouveaux horizons commerciaux, et d’offrir aux négociants un circuit d’échanges inédit en établissant des comptoirs de fourrures sur la côte de l’Alaska et en revendant les pelleteries en Chine, de l’autre côté du Pacifique, il serait possible, grâce aux bénéfices ainsi réalisés, de remplir les cales de marchandises exotiques négociables en France avec d’énormes profits. L’Alaska, puis les mers de Chine et du Japon seraient donc les premières escales des Français. Lapérouse, lui, tenait à l’orientation scientifique de sa mission, symbolisée par les noms de ses navires, la Boussole et l’Astrolabe. Il embarqua tout un état-major de savants, d’ingénieurs, de techniciens et d’artistes, ainsi qu’une bibliothèque, des appareils et des instruments sophistiqués qui disparurent avec lui.

Naufrage au Port-des-Français
Naufrage au Port-des-Français |

© Bibliothèque nationale de France

Partie en 1785, l’expédition aurait dû rentrer à Brest en juin ou juillet 1789. Si cela avait été le cas, elle aurait peut-être diverti les esprits et changé le cours de la Révolution. Elle eut un seul survivant, le consul de Lesseps, débarqué au Kamtchatka avec un certain nombre de rapports et de documents, avant que le convoi ne s’oriente vers le sud. En mai 1791, Joseph Bruny d’Entrecasteaux et Jean-Michel Huon de Kermadec furent désignés pour rechercher Lapérouse. Mais à bord de la Recherche et de l’Espérance, les conditions sanitaires se révélèrent catastrophiques et les deux amiraux furent emportés par la maladie avant leur retour en France. Trop mal en point pour débarquer sur une île qu’il nomma, de loin, la Recherche, Entrecasteaux, s’il s’était approché, aurait pourtant pu y rencontrer les survivants de l’expédition de Lapérouse. Cette île, peu accueillante et très difficile d’accès, se nomme aujourd’hui Vanikoro. Elle est située au nord de la Nouvelle-Calédonie et des Nouvelles-Hébrides, actuellement le Vanuatu, et fait partie des îles Santa Cruz.

Trente-quatre années plus tard, Dumont d’Urville y trouva les vestiges du naufrage, qui avait été causé par un cyclone d’une violence exceptionnelle. Sa propre fin fut très différente, puisqu’il trouva la mort dans le premier accident de chemin de fer survenu en France, à Meudon, en 1842. Il avait été le dernier des grands explorateurs de la marine à voile. En 1840, il avait pris possession d’une péninsule du continent antarctique qu’il avait baptisée du nom de la femme du roi Louis-Philippe, la Terre-Adélie. Il avait aussi établi plus d’une centaine de cartes marines, d’une qualité si remarquable qu’elles ne furent révisées qu’après la Seconde Guerre mondiale.

Entre la fin du 18e siècle et le début du 19e, la carte du monde se transforma de fond en comble. Toutes les côtes de la terre habitable furent reconnues au cours des quelques dizaines d’années qui suivirent les grands voyages de circumnavigation.

Carte de l’océan Pacifique pour le voyage de Lapérouse, où sont tracées les différentes routes des navigateurs qui l’ont précédé
Carte de l’océan Pacifique pour le voyage de Lapérouse, où sont tracées les différentes routes des navigateurs qui l’ont précédé |

© Bibliothèque nationale de France

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