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Histoire de ma vie

Histoire de ma vie jusqu’à l’an 1797
Casanova I (couverture recto)
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Histoire de ma vie

Histoire de ma vie

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Les transcriptions données dans ce livre interactif respectent l'orthographe, la ponctuation et la typographie du manuscrit, et ne sont pas modernisées.
Nous avons mis entre crochets le début et la fin des passages transcrits ne figurant pas sur les folios reproduits, afin d'en permettre une meilleure compréhension.
Chaque page reproduite renvoie à la version numérisée du manuscrit disponible sur Gallica (pictogramme "imprimer").

Nous renvoyons aussi à l'édition des mémoires de Casanova de la collection « Bouquins », chez Robert Lafont, selon la forme abrégée suivante : HMV (pour Histoire de ma vie) puis I, II ou III (selon le tome), puis indication des pages.

Histoire de ma vie
Histoire de ma vie : début de la préface

Vol. I, fol. 1 : Début de la préface

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Transcription du texte :

« Histoire de ma vie jusqu’à l’an 1797
Necquicquam sapit qui sibi non sapit.
Cic : ad Treb : (1)

Je commence par déclarer à mon lecteur que dans tout ce que j’ai fait de bon ou de mauvais dans toute ma vie, je suis sûr d’avoir mérité ou démérité, et que par conséquent je dois me croire libre. La doctrine des Stoïciens, et de toute autre secte sur la force du Destin est une chimère de l’imagination qui tient à l’athéisme. Je suis non seulement monothéiste, mais chrétien fortifié par la philosophie, qui n’a jamais rien gâté.
Je crois à l’existence d’un DIEU immatériel créateur, et maître de toutes les formes ; et ce qui me prouve que je n’en ai jamais douté, c’est que j’ai toujours compté sur sa providence, recourant à lui par le moyen de la prière dans toutes mes détresses ; et me trouvant toujours exaucé. Le désespoir tue : la prière le fait disparaître ; et après elle l’homme confie, et agit. Quels que soient les moyens, dont l’être des êtres se sert pour détourner les malheurs imminents sur ceux qui implorent son secours, c’est une recherche au-dessus du pouvoir de l’entendement de l’homme, que dans le même instant qu’il contemple l’incompréhensibilité de la providence divine, se voit réduit à l’adorer. Notre ignorance devient notre seule ressource ; et les vrais heureux sont ceux qui la chérissent. Il faut donc prier DIEU, et croire d’avoir obtenu la grâce, même quand l’apparence nous dit que ne l’avons pas obtenue. Pour ce qui regarde la posture du corps dans laquelle il faut être quand on adresse des vœux au créateur, un vers du [Pétrarque nous l’indique Con le ginocchia delle mente inchine. (2)
L’homme est libre ; mais il ne l’est pas s’il ne croit pas de l’être, car plus il suppose de force au Destin plus il se prive de celle que DIEU lui a donnée quand il l’a partagé de la raison.] »

(1) « C’est ne rien connaître que ne connaître pas pour son profit personnel. » Citation erronée, d’après Cicéron à Trébatius.
(2) « Il faut incliner l’âme et les genoux. »

Vol. I, fol. 1 : Début de la préface
Histoire de ma vie

Histoire de ma vie

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Nous renvoyons aussi à l'édition des mémoires de Casanova de la collection « Bouquins », chez Robert Lafont, selon la forme abrégée suivante : HMV (pour Histoire de ma vie) puis I, II ou III (selon le tome), puis indication des pages.

Histoire de ma vie
Histoire de ma vie : début de la préface

Vol. I, fol. 1 : Début de la préface

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« Histoire de ma vie jusqu’à l’an 1797
Necquicquam sapit qui sibi non sapit.
Cic : ad Treb : (1)

Je commence par déclarer à mon lecteur que dans tout ce que j’ai fait de bon ou de mauvais dans toute ma vie, je suis sûr d’avoir mérité ou démérité, et que par conséquent je dois me croire libre. La doctrine des Stoïciens, et de toute autre secte sur la force du Destin est une chimère de l’imagination qui tient à l’athéisme. Je suis non seulement monothéiste, mais chrétien fortifié par la philosophie, qui n’a jamais rien gâté.
Je crois à l’existence d’un DIEU immatériel créateur, et maître de toutes les formes ; et ce qui me prouve que je n’en ai jamais douté, c’est que j’ai toujours compté sur sa providence, recourant à lui par le moyen de la prière dans toutes mes détresses ; et me trouvant toujours exaucé. Le désespoir tue : la prière le fait disparaître ; et après elle l’homme confie, et agit. Quels que soient les moyens, dont l’être des êtres se sert pour détourner les malheurs imminents sur ceux qui implorent son secours, c’est une recherche au-dessus du pouvoir de l’entendement de l’homme, que dans le même instant qu’il contemple l’incompréhensibilité de la providence divine, se voit réduit à l’adorer. Notre ignorance devient notre seule ressource ; et les vrais heureux sont ceux qui la chérissent. Il faut donc prier DIEU, et croire d’avoir obtenu la grâce, même quand l’apparence nous dit que ne l’avons pas obtenue. Pour ce qui regarde la posture du corps dans laquelle il faut être quand on adresse des vœux au créateur, un vers du [Pétrarque nous l’indique Con le ginocchia delle mente inchine. (2)
L’homme est libre ; mais il ne l’est pas s’il ne croit pas de l’être, car plus il suppose de force au Destin plus il se prive de celle que DIEU lui a donnée quand il l’a partagé de la raison.] »

(1) « C’est ne rien connaître que ne connaître pas pour son profit personnel. » Citation erronée, d’après Cicéron à Trébatius.
(2) « Il faut incliner l’âme et les genoux. »

Vol. I, fol. 1 : Début de la préface
Préface

Vol. I, fol. 6v : Préface

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Transcription du texte :


« Un Ancien me dit d’un ton d’instituteur si tu n’as pas fait des choses dignes d’être écrites, écris-en du moins qui soient dignes d’êtres lues. C’est un précepte aussi beau qu’un diamant de première eau brillanté en Angleterre ; mais il m’est incompétent, car je n’écris ni l’histoire d’un illustre, ni un roman. Digne ou indigne, ma vie est ma matière, ma matière est ma vie. L’ayant faite sans avoir jamais cru que l’envie de l’écrire me viendrait, elle peut avoir un caractère intéressant qu’elle n’aurait peut-être pas, si je l’avais faite avec intention de l’écrire dans mes vieux jours, et qui plus est de la publier.
Dans cette année 1797, à l’âge de soixante et douze ans, où je peux dire vixi, quoique je respire encore, je ne saurais me procurer un amusement plus agréable que celui de m’entretenir de mes propres affaires, et de donner un noble sujet de rire à la bonne compagnie qui m’écoute, qui m’a toujours donné des marques d’amitié, et que j’ai toujours fréquentée. Pour bien écrire, je n’ai besoin que de m’imaginer qu’elle me lira Quaecumque dixi, si placuerint, dictavit auditor. Pour ce qui regarde les profanes que je ne pourrai empêcher de me lire, il me suffit de savoir que ce n’est pas pour eux que j’ai écrit.
Me rappelant les plaisirs que j’eus je me les renouvelle, et je ris des peines que j’ai endurées, et que je ne sens plus. Membre de l’univers, je parle à l’air, et je me figure de rendre compte de ma gestion, comme un maître d’hôtel le rend à son seigneur avant de disparaître. Pour ce qui regarde mon avenir, je n’ai jamais voulu m’en inquiéter en qualité de philosophe, car je n’en sais rien ; et en qualité de chrétien la foi doit croire sans raisonner, et la plus pure garde un profond silence. Je sais que j’ai existé, et en étant sûr parce que j’ai senti, je sais aussi que je n’existerai plus quand j’aurai fini de sentir. S’il m’arrive après ma mort de sentir encore, je ne douterai plus de rien ; mais je donnerai un démenti à tous ceux qui viendront me dire que je suis mort.
Mon histoire, devant commencer par le fait le plus reculé que ma mémoire puisse me rappeler, commencera à mon âge de huit ans, et quatre mois. Avant cette époque, s’il est vrai que vivere cogitare est, je ne vivais pas : je végétais. » 

Vol. I, fol. 6v : Préface
Préface

Vol. I, fol. 7 : Préface

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Transcription du texte :

« [La pensée de l’homme, ne consistant que dans des comparaisons faites pour examiner des rapports, ne] peut pas précéder l’existence de sa mémoire. L’organe qui lui est propre ne se développa dans ma tête que huit ans, et quatre mois après ma naissance ; ce fut dans ces moments-là que mon âme commença à être susceptible d’impressions. Comment une substance immatérielle qui ne peut nec tangere nec tangi puisse l’être, il n’y a point d’homme qui soit en état de l’expliquer.
Une philosophie consolante d’accord avec la religion prétend que la dépendance de l’âme, des sens, et des organes n’est que fortuite et passagère, et qu’elle sera libre et heureuse quand la mort du corps l’aura affranchie de leur pouvoir tyrannique. C’est fort beau ; mais, religion à part, ce n’est pas sûr. Ne pouvant donc me trouver dans la certitude parfaite d’être immortel qu’après avoir cessé de vivre, on me pardonnera, si je ne suis pas pressé de parvenir à connaître cette vérité. Une connaissance qui coûte la vie coûte trop cher. En attendant, j’adore DIEU me défendant toute action injuste, et abhorrant les hommes injustes, sans cependant leur faire du mal. Il me suffit de m’abstenir de leur faire du bien. Il ne faut pas nourrir les serpents.
Devant dire quelque choses aussi de mon tempérament, et de mon caractère, l’indulgent entre mes lecteurs ne sera ni le moins honnête, ni le plus dépourvu d’esprit.
J’ai eu tous les quatre tempéraments : le pituiteux dans mon enfance ; le sanguin dans ma jeunesse, puis le bilieux, et enfin le mélancolique, qui apparemment ne me quittera plus. Conformant ma nourriture à ma constitution, j’ai toujours joui d’une bonne santé ; et ayant appris que ce qui l’altère est toujours l’excès soit de nourriture, soit d’abstinence, je n’ai jamais eu autre médecin que moi-même. Mais j’ai trouvé l’abstinence beaucoup plus dangereuse. Le trop donne une indigestion ; mais le trop peu donne la mort.
Aujourd’hui, vieux comme je suis, j’ai besoin, malgré l’excellence de mon estomac, de ne manger qu’une fois par jour, mais ce qui me dédommage de cette privation est le doux sommeil, et la facilité avec laquelle je couche sur du papier mes raisonnements sans avoir besoin ni de paradoxes, ni d’entortiller sophismes sur sophismes faits plus [pour me tromper moi-même que mes lecteurs, car je ne pourrais jamais me déterminer à leur donner de la fausse monnaie, si je la connaissais pour fausse.] » (Histoire de ma vie, I, p. 3-4)

Vol. I, fol. 7 : Préface
Préface

Vol. I, fol. 6v : Préface

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« Un Ancien me dit d’un ton d’instituteur si tu n’as pas fait des choses dignes d’être écrites, écris-en du moins qui soient dignes d’êtres lues. C’est un précepte aussi beau qu’un diamant de première eau brillanté en Angleterre ; mais il m’est incompétent, car je n’écris ni l’histoire d’un illustre, ni un roman. Digne ou indigne, ma vie est ma matière, ma matière est ma vie. L’ayant faite sans avoir jamais cru que l’envie de l’écrire me viendrait, elle peut avoir un caractère intéressant qu’elle n’aurait peut-être pas, si je l’avais faite avec intention de l’écrire dans mes vieux jours, et qui plus est de la publier.
Dans cette année 1797, à l’âge de soixante et douze ans, où je peux dire vixi, quoique je respire encore, je ne saurais me procurer un amusement plus agréable que celui de m’entretenir de mes propres affaires, et de donner un noble sujet de rire à la bonne compagnie qui m’écoute, qui m’a toujours donné des marques d’amitié, et que j’ai toujours fréquentée. Pour bien écrire, je n’ai besoin que de m’imaginer qu’elle me lira Quaecumque dixi, si placuerint, dictavit auditor. Pour ce qui regarde les profanes que je ne pourrai empêcher de me lire, il me suffit de savoir que ce n’est pas pour eux que j’ai écrit.
Me rappelant les plaisirs que j’eus je me les renouvelle, et je ris des peines que j’ai endurées, et que je ne sens plus. Membre de l’univers, je parle à l’air, et je me figure de rendre compte de ma gestion, comme un maître d’hôtel le rend à son seigneur avant de disparaître. Pour ce qui regarde mon avenir, je n’ai jamais voulu m’en inquiéter en qualité de philosophe, car je n’en sais rien ; et en qualité de chrétien la foi doit croire sans raisonner, et la plus pure garde un profond silence. Je sais que j’ai existé, et en étant sûr parce que j’ai senti, je sais aussi que je n’existerai plus quand j’aurai fini de sentir. S’il m’arrive après ma mort de sentir encore, je ne douterai plus de rien ; mais je donnerai un démenti à tous ceux qui viendront me dire que je suis mort.
Mon histoire, devant commencer par le fait le plus reculé que ma mémoire puisse me rappeler, commencera à mon âge de huit ans, et quatre mois. Avant cette époque, s’il est vrai que vivere cogitare est, je ne vivais pas : je végétais. » 

Vol. I, fol. 6v : Préface
Préface

Vol. I, fol. 7 : Préface

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Transcription du texte :

« [La pensée de l’homme, ne consistant que dans des comparaisons faites pour examiner des rapports, ne] peut pas précéder l’existence de sa mémoire. L’organe qui lui est propre ne se développa dans ma tête que huit ans, et quatre mois après ma naissance ; ce fut dans ces moments-là que mon âme commença à être susceptible d’impressions. Comment une substance immatérielle qui ne peut nec tangere nec tangi puisse l’être, il n’y a point d’homme qui soit en état de l’expliquer.
Une philosophie consolante d’accord avec la religion prétend que la dépendance de l’âme, des sens, et des organes n’est que fortuite et passagère, et qu’elle sera libre et heureuse quand la mort du corps l’aura affranchie de leur pouvoir tyrannique. C’est fort beau ; mais, religion à part, ce n’est pas sûr. Ne pouvant donc me trouver dans la certitude parfaite d’être immortel qu’après avoir cessé de vivre, on me pardonnera, si je ne suis pas pressé de parvenir à connaître cette vérité. Une connaissance qui coûte la vie coûte trop cher. En attendant, j’adore DIEU me défendant toute action injuste, et abhorrant les hommes injustes, sans cependant leur faire du mal. Il me suffit de m’abstenir de leur faire du bien. Il ne faut pas nourrir les serpents.
Devant dire quelque choses aussi de mon tempérament, et de mon caractère, l’indulgent entre mes lecteurs ne sera ni le moins honnête, ni le plus dépourvu d’esprit.
J’ai eu tous les quatre tempéraments : le pituiteux dans mon enfance ; le sanguin dans ma jeunesse, puis le bilieux, et enfin le mélancolique, qui apparemment ne me quittera plus. Conformant ma nourriture à ma constitution, j’ai toujours joui d’une bonne santé ; et ayant appris que ce qui l’altère est toujours l’excès soit de nourriture, soit d’abstinence, je n’ai jamais eu autre médecin que moi-même. Mais j’ai trouvé l’abstinence beaucoup plus dangereuse. Le trop donne une indigestion ; mais le trop peu donne la mort.
Aujourd’hui, vieux comme je suis, j’ai besoin, malgré l’excellence de mon estomac, de ne manger qu’une fois par jour, mais ce qui me dédommage de cette privation est le doux sommeil, et la facilité avec laquelle je couche sur du papier mes raisonnements sans avoir besoin ni de paradoxes, ni d’entortiller sophismes sur sophismes faits plus [pour me tromper moi-même que mes lecteurs, car je ne pourrais jamais me déterminer à leur donner de la fausse monnaie, si je la connaissais pour fausse.] » (Histoire de ma vie, I, p. 3-4)

Vol. I, fol. 7 : Préface
Fin de la préface

Vol. I, fol. 10v : Fin de la préface

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Transcription du texte :


« J’aurais volontiers déployé le fier axiome Nemo legitur nisi a seipso [On est toujours l’artisan de son propre malheur] si je n’eusse eu peur de choquer le nombre immense de ceux qui dans tout ce qui leur va de travers s’écrient ce n’est pas ma faute. Il faut leur laisser cette petite consolation, car sans elle ils se haïraient ; et à la suite de cette haine vient le projet de se tuer.
Pour ce qui me regarde, me reconnaissant toujours la cause principale de tous les malheurs qui me sont arrivés, je me suis vu avec plaisir en état d’écolier de moi-même, et en devoir d’aimer mon précepteur. » (Histoire de ma vie, I, p. 11)

Vol. I, fol. 10v : Fin de la préface
Histoire de ma vie : début du texte

Vol. I, fol. 13 : Début du texte

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Transcription du texte
Histoire de Jacques Casanova de Seingalt vénitien, écrite par lui-même à Dux, en Bohême
Necquicquam sapit qui sibi non sapit
[ « C’est ne connaître rien que ne connaître pas pour son profit personnel. »]

Chapitre Ier
« L’an 1428 D. Jacobe Casanova né à Saragosse capitale de l’Aragon, fils naturel de D. Francisco enleva du couvent Da. Anna Palafox le lendemain du jour qu’elle avait fait ses vœux. Il était secrétaire du roi D. Alphonse. Il se sauva avec elle à Rome où, après une année de prison, le pape Martin III donna à D. Anna la dispense de ses vœux, et la bénédiction nuptiale à la recommandation de D. Jouan Casanova maître du sacré palais oncle de D. Jacobe. Tous les issus de ce mariage moururent en bas âge excepté D. Jouan qui épousa en 1475 Eléonore Albini dont il eut un fils nommé Marc-Antoine.
L’an 1481 D. Jouan dut quitter Rome pour avoir tué un officier du roi de Naples. Il se sauva à Como avec sa femme, et son fils ; puis il alla chercher fortune. Il mourut en voyage avec Christophe Colombo l’an 1493.
Marc-Antoine devint bon poète dans le goût de Martial, et fut secrétaire du cardinal Pompée Colonna. La satire contre Jules de Médicis, que nous lisons dans ses poésies, l’ayant obligé de quitter Rome, il retourna à Como, où il épousa Abondia Rezzonica.
Le même Jules de Médicis devenu pape Clément VII lui pardonna, et le fit retourner à Rome avec sa femme, où après qu’elle fut prise, et pillée par les impériaux l’an 1526, il mourut de la peste. Sans cela il serait mort de misère, car les soldats [de Charles V lui avaient pris tout ce qu’il possédait. Pierre Valérien parle assez de lui dans son livre de inf. litt.] » (Histoire de ma vie, I, p. 13-14)

Vol. I, fol. 13 : Début du texte
Fin de la préface

Vol. I, fol. 10v : Fin de la préface

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Transcription du texte :


« J’aurais volontiers déployé le fier axiome Nemo legitur nisi a seipso [On est toujours l’artisan de son propre malheur] si je n’eusse eu peur de choquer le nombre immense de ceux qui dans tout ce qui leur va de travers s’écrient ce n’est pas ma faute. Il faut leur laisser cette petite consolation, car sans elle ils se haïraient ; et à la suite de cette haine vient le projet de se tuer.
Pour ce qui me regarde, me reconnaissant toujours la cause principale de tous les malheurs qui me sont arrivés, je me suis vu avec plaisir en état d’écolier de moi-même, et en devoir d’aimer mon précepteur. » (Histoire de ma vie, I, p. 11)

Vol. I, fol. 10v : Fin de la préface
Histoire de ma vie : début du texte

Vol. I, fol. 13 : Début du texte

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Transcription du texte
Histoire de Jacques Casanova de Seingalt vénitien, écrite par lui-même à Dux, en Bohême
Necquicquam sapit qui sibi non sapit
[ « C’est ne connaître rien que ne connaître pas pour son profit personnel. »]

Chapitre Ier
« L’an 1428 D. Jacobe Casanova né à Saragosse capitale de l’Aragon, fils naturel de D. Francisco enleva du couvent Da. Anna Palafox le lendemain du jour qu’elle avait fait ses vœux. Il était secrétaire du roi D. Alphonse. Il se sauva avec elle à Rome où, après une année de prison, le pape Martin III donna à D. Anna la dispense de ses vœux, et la bénédiction nuptiale à la recommandation de D. Jouan Casanova maître du sacré palais oncle de D. Jacobe. Tous les issus de ce mariage moururent en bas âge excepté D. Jouan qui épousa en 1475 Eléonore Albini dont il eut un fils nommé Marc-Antoine.
L’an 1481 D. Jouan dut quitter Rome pour avoir tué un officier du roi de Naples. Il se sauva à Como avec sa femme, et son fils ; puis il alla chercher fortune. Il mourut en voyage avec Christophe Colombo l’an 1493.
Marc-Antoine devint bon poète dans le goût de Martial, et fut secrétaire du cardinal Pompée Colonna. La satire contre Jules de Médicis, que nous lisons dans ses poésies, l’ayant obligé de quitter Rome, il retourna à Como, où il épousa Abondia Rezzonica.
Le même Jules de Médicis devenu pape Clément VII lui pardonna, et le fit retourner à Rome avec sa femme, où après qu’elle fut prise, et pillée par les impériaux l’an 1526, il mourut de la peste. Sans cela il serait mort de misère, car les soldats [de Charles V lui avaient pris tout ce qu’il possédait. Pierre Valérien parle assez de lui dans son livre de inf. litt.] » (Histoire de ma vie, I, p. 13-14)

Vol. I, fol. 13 : Début du texte
La sorcière de Murano

Vol. I, fol. 14v : La sorcière de Murano

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Transcription du texte :

« [J’étais debout au coin d’une chambre, courbé vers le mur, soutenant ma tête, et tenant les yeux fixés sur le sang qui ruisselait par terre sortant copieusement de mon nez.] Marzia ma grand-mère, dont j’étais le bien-aimé, vint à moi, me lava le visage avec de l’eau fraîche, et à l’insu de toute la maison me fit monter avec elle dans une gondole, et me mena à Muran. C’est une île très peuplée distante de Venise d’une demi-heure.
Descendant de gondole, nous entrons dans un taudis, où nous trouvons une vieille femme assise sur un grabat, tenant entre ses bras un chat noir, et en ayant cinq ou six autres autour d’elle. C’était une sorcière. Les deux vieilles femmes tinrent entre elles un long discours dont j’ai dû être le sujet. À la fin de leur dialogue en langue fourlane, la sorcière, après avoir reçu de ma grand-mère un ducat d’argent, ouvrit une caisse, me prit entre ses bras, m’y mit dedans, et m’y enferma, me disant de n’avoir pas peur. C’était le moyen de me la faire avoir, si j’avais eu un peu d’esprit ; mais j’étais hébété. Je me tenais tranquille, tenant mon mouchoir au nez parce que je saignais, très indifférent au vacarme que j’entendais faire au-dehors. J’entendais rire, pleurer tour à tour, crier, chanter, frapper sur la caisse. Tout cela m’était égal. On me tira enfin dehors, mon sang s’étanche. Cette femme extraordinaire, après m’avoir fait cent caresses, me déshabille, me met sur le lit, brûle des drogues, en ramasse la fumée dans un drap, m’y emmaillote, me récite des conjurations, me démaillote après, et me donne à manger cinq dragées très agréables au goût. Elle me frotte tout de suite les tempes, et la nuque avec un onguent qui exhalait une odeur suave, et elle me rhabille. Elle me dit que mon hémorragie irait toujours en décadence, pourvu que je ne rendisse compte à personne de ce qu’elle m’avait fait pour me guérir, et elle m’intime au contraire toute la perte de mon sang et la mort, si j’osais révéler à quelqu’un ses mystères. Après m’avoir ainsi instruit, elle m’annonce une charmante dame qui viendrait me faire une visite dans la nuit suivante, dont mon bonheur dépendait, si je pouvais avoir la force de ne dire à personne d’avoir reçu cette visite. Nous partîmes, et nous retournâmes chez nous. »

Vol. I, fol. 14v : La sorcière de Murano
La sorcière de Murano (suite)

Vol. I, fol. 15 : La sorcière de Murano

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« [À peine couché, je me suis endormi sans même me souvenir de la belle visite que je devais recevoir ; mais m’étant réveillé quelques heures après, j’ai vu, ou cru voir, descendre de la cheminée une femme éblouissante en grand panier, et vêtue d’une étoffe superbe,] portant sur sa tête une couronne parsemée de pierreries qui me semblaient étincelantes de feu. Elle vint à pas lents d’un air majestueux, et doux s’asseoir sur mon lit. Elle tira de sa poche des petites boîtes, qu’elle vida sur ma tête murmurant des mots. Après m’avoir tenu un long discours, auquel je n’ai rien compris, et m’avoir baisé, elle partit par où elle était venue ; et je me suis rendormi.
Le lendemain, ma grand-mère, d’abord qu’elle s’approcha de mon lit pour m’habiller, m’imposa silence. Elle m’intima la mort si j’osais redire ce qui devait m’être arrivé dans la nuit. Cette sentence lancée par la seule femme qui avait sur moi un ascendant absolu, et qui m’avait accoutumé à obéir aveuglément à tous ses ordres, fut la cause que je me suis souvenu de la vision, et qu’en y apposant le sceau, je l’ai placée dans le plus secret recoin de ma mémoire naissante. D’ailleurs je ne me sentais pas tenté de conter ce fait à quelqu’un. Je ne savais ni qu’on pourrait le trouver intéressant, ni à qui en faire la narration. Ma maladie me rendait morne, et point du tout amusant ; tout le monde me plaignant me laissait tranquille : on croyait mon existence passagère. Mon père et ma mère ne me parlaient jamais.
Après le voyage à Muran, et la visite nocturne de la fée, je saignais encore ; mais toujours moins ; et ma mémoire peu à peu se développait, en moins d’un moins j’ai appris à lire. Il serait ridicule d’attribuer ma guérison à ces deux extravagances ; mais on aurait tort de dire qu’elles ne purent pas y contribuer. Pour ce qui regarde l’apparition de la belle reine, je l’ai toujours crue un songe, à moins qu’on ne m’eût fait cette mascarade exprès ; mais les remèdes aux plus grandes maladies ne se trouvent pas toujours dans la pharmacie. Tous les jours quelque phénomène nous démontre notre ignorance. Je crois que c’est par cette raison que rien n’est si rare qu’un savant qui ait un esprit entièrement exempt de superstition. Il n’y a jamais eu au monde des sorciers ; mais leur pouvoir a toujours existé par rapport à ceux auxquels ils ont eu le talent de se faire croire tels. » (Histoire de ma vie, I, p. 16-18)

Vol. I, fol. 15 : La sorcière de Murano
La sorcière de Murano

Vol. I, fol. 14v : La sorcière de Murano

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« [J’étais debout au coin d’une chambre, courbé vers le mur, soutenant ma tête, et tenant les yeux fixés sur le sang qui ruisselait par terre sortant copieusement de mon nez.] Marzia ma grand-mère, dont j’étais le bien-aimé, vint à moi, me lava le visage avec de l’eau fraîche, et à l’insu de toute la maison me fit monter avec elle dans une gondole, et me mena à Muran. C’est une île très peuplée distante de Venise d’une demi-heure.
Descendant de gondole, nous entrons dans un taudis, où nous trouvons une vieille femme assise sur un grabat, tenant entre ses bras un chat noir, et en ayant cinq ou six autres autour d’elle. C’était une sorcière. Les deux vieilles femmes tinrent entre elles un long discours dont j’ai dû être le sujet. À la fin de leur dialogue en langue fourlane, la sorcière, après avoir reçu de ma grand-mère un ducat d’argent, ouvrit une caisse, me prit entre ses bras, m’y mit dedans, et m’y enferma, me disant de n’avoir pas peur. C’était le moyen de me la faire avoir, si j’avais eu un peu d’esprit ; mais j’étais hébété. Je me tenais tranquille, tenant mon mouchoir au nez parce que je saignais, très indifférent au vacarme que j’entendais faire au-dehors. J’entendais rire, pleurer tour à tour, crier, chanter, frapper sur la caisse. Tout cela m’était égal. On me tira enfin dehors, mon sang s’étanche. Cette femme extraordinaire, après m’avoir fait cent caresses, me déshabille, me met sur le lit, brûle des drogues, en ramasse la fumée dans un drap, m’y emmaillote, me récite des conjurations, me démaillote après, et me donne à manger cinq dragées très agréables au goût. Elle me frotte tout de suite les tempes, et la nuque avec un onguent qui exhalait une odeur suave, et elle me rhabille. Elle me dit que mon hémorragie irait toujours en décadence, pourvu que je ne rendisse compte à personne de ce qu’elle m’avait fait pour me guérir, et elle m’intime au contraire toute la perte de mon sang et la mort, si j’osais révéler à quelqu’un ses mystères. Après m’avoir ainsi instruit, elle m’annonce une charmante dame qui viendrait me faire une visite dans la nuit suivante, dont mon bonheur dépendait, si je pouvais avoir la force de ne dire à personne d’avoir reçu cette visite. Nous partîmes, et nous retournâmes chez nous. »

Vol. I, fol. 14v : La sorcière de Murano
La sorcière de Murano (suite)

Vol. I, fol. 15 : La sorcière de Murano

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« [À peine couché, je me suis endormi sans même me souvenir de la belle visite que je devais recevoir ; mais m’étant réveillé quelques heures après, j’ai vu, ou cru voir, descendre de la cheminée une femme éblouissante en grand panier, et vêtue d’une étoffe superbe,] portant sur sa tête une couronne parsemée de pierreries qui me semblaient étincelantes de feu. Elle vint à pas lents d’un air majestueux, et doux s’asseoir sur mon lit. Elle tira de sa poche des petites boîtes, qu’elle vida sur ma tête murmurant des mots. Après m’avoir tenu un long discours, auquel je n’ai rien compris, et m’avoir baisé, elle partit par où elle était venue ; et je me suis rendormi.
Le lendemain, ma grand-mère, d’abord qu’elle s’approcha de mon lit pour m’habiller, m’imposa silence. Elle m’intima la mort si j’osais redire ce qui devait m’être arrivé dans la nuit. Cette sentence lancée par la seule femme qui avait sur moi un ascendant absolu, et qui m’avait accoutumé à obéir aveuglément à tous ses ordres, fut la cause que je me suis souvenu de la vision, et qu’en y apposant le sceau, je l’ai placée dans le plus secret recoin de ma mémoire naissante. D’ailleurs je ne me sentais pas tenté de conter ce fait à quelqu’un. Je ne savais ni qu’on pourrait le trouver intéressant, ni à qui en faire la narration. Ma maladie me rendait morne, et point du tout amusant ; tout le monde me plaignant me laissait tranquille : on croyait mon existence passagère. Mon père et ma mère ne me parlaient jamais.
Après le voyage à Muran, et la visite nocturne de la fée, je saignais encore ; mais toujours moins ; et ma mémoire peu à peu se développait, en moins d’un moins j’ai appris à lire. Il serait ridicule d’attribuer ma guérison à ces deux extravagances ; mais on aurait tort de dire qu’elles ne purent pas y contribuer. Pour ce qui regarde l’apparition de la belle reine, je l’ai toujours crue un songe, à moins qu’on ne m’eût fait cette mascarade exprès ; mais les remèdes aux plus grandes maladies ne se trouvent pas toujours dans la pharmacie. Tous les jours quelque phénomène nous démontre notre ignorance. Je crois que c’est par cette raison que rien n’est si rare qu’un savant qui ait un esprit entièrement exempt de superstition. Il n’y a jamais eu au monde des sorciers ; mais leur pouvoir a toujours existé par rapport à ceux auxquels ils ont eu le talent de se faire croire tels. » (Histoire de ma vie, I, p. 16-18)

Vol. I, fol. 15 : La sorcière de Murano
Histoire de ma vie

Histoire de ma vie

Histoire de ma vie
Prêtre ou militaire ?

Vol. I, fol. 187 : Prêtre ou militaire ?

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Transcription du texte :

« Chapitre XIII
Je mets bas l’habit ecclésiastique pour m’habiller en officier militaire. Je laisse aller Thérèse à Naples. Je vais à Venise, je me mets au service de ma patrie. Je m’embarque pour Corfou, je descends pour aller me promener à Orsara.

À Bologne, je me suis logé dans une auberge où n’allait personne pour n’être pas observé. Après avoir écrit mes lettres, et m’être déterminé à y attendre Thérèse, je me suis acheté des chemises, et le retour de ma malle étant incertain, j’ai pensé à m’habiller. Réfléchissant qu’il n’y avait plus d’apparence que je puisse faire fortune en qualité et en état d’ecclésiastique, j’ai formé le projet de m’habiller en militaire dans un uniforme de caprice, étant sûr de ne pouvoir être forcé à rendre compte de mes affaires à personne. Venant de deux armées où je n’avais vu autre habit respecté que le militaire, j’ai voulu devenir respectable aussi. Je me faisais d’ailleurs une vraie fête de retourner à ma patrie sous les enseignes de l’honneur où on ne m’avait pas mal maltraité sous celles de la religion.
Je demande un bon tailleur ; on m’en fait venir un qui s’appelait Morte. Je lui fais entendre comment et de quelles couleurs l’uniforme que je voulais devait être composé, il me prend la mesure, il me donne des échantillons de draps que je choisis, et pas plus tard que le lendemain il me porte tout ce qui m’était nécessaire pour représenter un disciple de Mars. J’ai acheté une longue épée, et avec ma belle canne à la main, un chapeau bien troussé à cocarde noire, mes cheveux coupés en faces, et une longue queue postiche, je suis sorti pour en imposer ainsi à toute la ville. Je suis d’abord allé me loger au Pèlerin. Je n’ai jamais eu un plaisir de cette espèce pareil à celui que j’ai ressenti me voyant au miroir habillé ainsi. Je me trouvais fait pour être militaire, il me semblait d’être étonnant. Sûr de n’être connu de personne, je jouissais des histoires qu’on forgerait sur mon compte à mon apparition au café le plus fréquenté de la ville.
Mon uniforme était blanc, veste bleue, avec nœud d’épaule argent et or, et nœud d’épée à l’avenant. Très content de mon air, je vais au grand café, où je prends du chocolat, lisant la gazette sans y faire attention. J’étais enchanté de me voir entouré faisant semblant de ne pas m’en apercevoir. Tout le monde curieux se parlait à l’oreille. Un audacieux, mendiant un propos, osa m’adresser la parole ; mais n’ayant répondu qu’un monosyllabe, j’ai découragé les plus aguerris interrogateurs du café. Après m’être beaucoup promené sous les plus belles arcades je suis allé dîner tout seul à mon auberge.
L’hôte, à la fin de mon dîner, monta avec un livre pour y écrire mon nom.
[– Casanova.
– Vos qualités ?
– Officier.
– À quel service ?
– À aucun.
– Votre patrie ?
– Venise.
– D’où venez-vous ?
– Ce ne sont pas vos affaires.
Je me trouve très content de mes réponses. Je vois que l’hôte n’est venu me faire toutes ces questions qu’excité par quelque curieux car je savais qu’on vivait à Bologne en pleine liberté.] » (Histoire de ma vie, I, p. 260-261)

Vol. I, fol. 187 : Prêtre ou militaire ?
Histoire de ma vie

Histoire de ma vie

Histoire de ma vie
Prêtre ou militaire ?

Vol. I, fol. 187 : Prêtre ou militaire ?

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Transcription du texte :

« Chapitre XIII
Je mets bas l’habit ecclésiastique pour m’habiller en officier militaire. Je laisse aller Thérèse à Naples. Je vais à Venise, je me mets au service de ma patrie. Je m’embarque pour Corfou, je descends pour aller me promener à Orsara.

À Bologne, je me suis logé dans une auberge où n’allait personne pour n’être pas observé. Après avoir écrit mes lettres, et m’être déterminé à y attendre Thérèse, je me suis acheté des chemises, et le retour de ma malle étant incertain, j’ai pensé à m’habiller. Réfléchissant qu’il n’y avait plus d’apparence que je puisse faire fortune en qualité et en état d’ecclésiastique, j’ai formé le projet de m’habiller en militaire dans un uniforme de caprice, étant sûr de ne pouvoir être forcé à rendre compte de mes affaires à personne. Venant de deux armées où je n’avais vu autre habit respecté que le militaire, j’ai voulu devenir respectable aussi. Je me faisais d’ailleurs une vraie fête de retourner à ma patrie sous les enseignes de l’honneur où on ne m’avait pas mal maltraité sous celles de la religion.
Je demande un bon tailleur ; on m’en fait venir un qui s’appelait Morte. Je lui fais entendre comment et de quelles couleurs l’uniforme que je voulais devait être composé, il me prend la mesure, il me donne des échantillons de draps que je choisis, et pas plus tard que le lendemain il me porte tout ce qui m’était nécessaire pour représenter un disciple de Mars. J’ai acheté une longue épée, et avec ma belle canne à la main, un chapeau bien troussé à cocarde noire, mes cheveux coupés en faces, et une longue queue postiche, je suis sorti pour en imposer ainsi à toute la ville. Je suis d’abord allé me loger au Pèlerin. Je n’ai jamais eu un plaisir de cette espèce pareil à celui que j’ai ressenti me voyant au miroir habillé ainsi. Je me trouvais fait pour être militaire, il me semblait d’être étonnant. Sûr de n’être connu de personne, je jouissais des histoires qu’on forgerait sur mon compte à mon apparition au café le plus fréquenté de la ville.
Mon uniforme était blanc, veste bleue, avec nœud d’épaule argent et or, et nœud d’épée à l’avenant. Très content de mon air, je vais au grand café, où je prends du chocolat, lisant la gazette sans y faire attention. J’étais enchanté de me voir entouré faisant semblant de ne pas m’en apercevoir. Tout le monde curieux se parlait à l’oreille. Un audacieux, mendiant un propos, osa m’adresser la parole ; mais n’ayant répondu qu’un monosyllabe, j’ai découragé les plus aguerris interrogateurs du café. Après m’être beaucoup promené sous les plus belles arcades je suis allé dîner tout seul à mon auberge.
L’hôte, à la fin de mon dîner, monta avec un livre pour y écrire mon nom.
[– Casanova.
– Vos qualités ?
– Officier.
– À quel service ?
– À aucun.
– Votre patrie ?
– Venise.
– D’où venez-vous ?
– Ce ne sont pas vos affaires.
Je me trouve très content de mes réponses. Je vois que l’hôte n’est venu me faire toutes ces questions qu’excité par quelque curieux car je savais qu’on vivait à Bologne en pleine liberté.] » (Histoire de ma vie, I, p. 260-261)

Vol. I, fol. 187 : Prêtre ou militaire ?
Constantinople

Vol. II, fol. 8v : Constantinople

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Transcription du texte :

« [Nous] parlerons de ce Pocchini dans quelque quinze à seize ans d’ici.
Les vents toujours favorables nous conduisirent aux Dardanelles en huit ou dix jours, puis les barques turques vinrent nous prendre pour nous transporter à Constantinople. La vue de cette ville à la distance d’une lieue est étonnante. Il n’y a pas au monde nulle part un si beau spectacle. Cette superbe vue fut la cause de la fin de l’Empire romain, et du commencement du grec. Constantin le Grand arrivant à Constantinople par mer, séduit par la vue de Bizance s’écria voilà le siège de l’empire de tout le monde, et pour rendre sa prophétie immanquable il quitta Rome pour aller s’y établir. S’il avait lu, ou cru à la prophétie d’Horace il n’aurait jamais fait une si grosse sottise. Le poète avait écrit que l’Empire romain ne s’acheminerait à sa fin que quand un successeur d’Auguste s’aviserait d’en transporter le siège là où il avait eu sa naissance. La Troade n’est pas bien distante de la Thrace.
Nous arrivâmes à Péra dans le palais de Venise vers la moitié de juillet. La peste ne circulait pas dans la grande ville dans ce moment-là, chose fort rare. Nous fûmes tous parfaitement bien logés ; mais la grande chaleur fit déterminer les Bailes à aller jouir de la fraîcheur dans une maison de campagne que le Baile Donà avait louée. Ce fut à Buyoudcaré. Le premier ordre que j’ai reçu fut de n’oser jamais sortir ni à l’insu du Baile, ni sans un janissaire. Je l’ai suivi à la lettre. Dans ce temps-là les Russes n’avaient pas encore dompté l’impertinence du peuple turc. On m’assure qu’à présent tous les étrangers peuvent aller où ils veulent sans la moindre crainte.
Ce fut le surlendemain de mon arrivée que je me suis fait con-[duire chez Osman bacha de Caramanie. C’est ainsi que s’appelait le comte de Bonneval après son apostasie.] »

Vol. II, fol. 8v : Constantinople
Constantinople (suite)

Vol. II, fol. 9 : Constantinople

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Transcription du texte :

« Après lui avoir fait passer ma lettre je fus introduit dans une chambre rez-de-chaussée meublée à la française, où j’ai vu un gros seigneur âgé habillé tout à fait à la française se lever, et me demander d’un air riant ce qu’il pouvait faire à Constantinople pour un recommandé par un cardinal de l’Église qu’il ne pouvait plus appeler sa mère. Pour toute réponse je lui ai conté l’histoire qui me fit demander au cardinal dans la désolation de mon âme une lettre de recommandation à Constantinople, que, l’ayant reçue, je me suis cru superstitieusement en [devoir] de la lui porter. De sorte que, me répartit-il, sans cette lettre vous n’auriez jamais pensé à venir ici, où absolument vous n’avez aucun besoin de moi.
– Aucun ; mais je me crois cependant très heureux de m’être procuré par ce moyen l’honneur de connaître dans Votre Excellence un homme, dont toute l’Europe a parlé, parle, et parlera pour longtemps.
Après avoir fait des réflexions sur le bonheur d’un jeune homme comme moi, qui tout à fait sans souci, et sans avoir aucun dessein, ni aucun point fixe s’abandonnait à la Fortune ne craignant, et n’espérant rien, il me dit que la lettre du cardinal Acquaviva l’obligeant à faire quelque chose pour moi, il voulait me faire connaître trois ou quatre de ses amis turcs qui en valaient la peine. Il m’invita à dîner tous les jeudis me promettant de m’envoyer un janissaire qui me garantirait des impertinences de la canaille, et qui me ferait voir tout ce qui méritait d’être vu.
La lettre du cardinal m’annonçant pour homme de lettres, il se leva me disant qu’il voulait me faire voir sa bibliothèque. Je le suivis, traversant le jardin. Nous entrâmes dans une chambre [garnie d’armoires grillées ; derrière les grilles de fil d’archal on voyait des rideaux : derrière les rideaux devaient se trouver les livres.
Mais j’ai bien ri avec le gros bacha quand à la place de livres, d’abord qu’il ouvrit les niches qu’il tenait fermées à la clef, j’ai vu des bouteilles remplies de toutes sortes de vins.] » (Histoire de ma vie, I, p. 281-282)

Vol. II, fol. 9 : Constantinople
Constantinople

Vol. II, fol. 8v : Constantinople

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« [Nous] parlerons de ce Pocchini dans quelque quinze à seize ans d’ici.
Les vents toujours favorables nous conduisirent aux Dardanelles en huit ou dix jours, puis les barques turques vinrent nous prendre pour nous transporter à Constantinople. La vue de cette ville à la distance d’une lieue est étonnante. Il n’y a pas au monde nulle part un si beau spectacle. Cette superbe vue fut la cause de la fin de l’Empire romain, et du commencement du grec. Constantin le Grand arrivant à Constantinople par mer, séduit par la vue de Bizance s’écria voilà le siège de l’empire de tout le monde, et pour rendre sa prophétie immanquable il quitta Rome pour aller s’y établir. S’il avait lu, ou cru à la prophétie d’Horace il n’aurait jamais fait une si grosse sottise. Le poète avait écrit que l’Empire romain ne s’acheminerait à sa fin que quand un successeur d’Auguste s’aviserait d’en transporter le siège là où il avait eu sa naissance. La Troade n’est pas bien distante de la Thrace.
Nous arrivâmes à Péra dans le palais de Venise vers la moitié de juillet. La peste ne circulait pas dans la grande ville dans ce moment-là, chose fort rare. Nous fûmes tous parfaitement bien logés ; mais la grande chaleur fit déterminer les Bailes à aller jouir de la fraîcheur dans une maison de campagne que le Baile Donà avait louée. Ce fut à Buyoudcaré. Le premier ordre que j’ai reçu fut de n’oser jamais sortir ni à l’insu du Baile, ni sans un janissaire. Je l’ai suivi à la lettre. Dans ce temps-là les Russes n’avaient pas encore dompté l’impertinence du peuple turc. On m’assure qu’à présent tous les étrangers peuvent aller où ils veulent sans la moindre crainte.
Ce fut le surlendemain de mon arrivée que je me suis fait con-[duire chez Osman bacha de Caramanie. C’est ainsi que s’appelait le comte de Bonneval après son apostasie.] »

Vol. II, fol. 8v : Constantinople
Constantinople (suite)

Vol. II, fol. 9 : Constantinople

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« Après lui avoir fait passer ma lettre je fus introduit dans une chambre rez-de-chaussée meublée à la française, où j’ai vu un gros seigneur âgé habillé tout à fait à la française se lever, et me demander d’un air riant ce qu’il pouvait faire à Constantinople pour un recommandé par un cardinal de l’Église qu’il ne pouvait plus appeler sa mère. Pour toute réponse je lui ai conté l’histoire qui me fit demander au cardinal dans la désolation de mon âme une lettre de recommandation à Constantinople, que, l’ayant reçue, je me suis cru superstitieusement en [devoir] de la lui porter. De sorte que, me répartit-il, sans cette lettre vous n’auriez jamais pensé à venir ici, où absolument vous n’avez aucun besoin de moi.
– Aucun ; mais je me crois cependant très heureux de m’être procuré par ce moyen l’honneur de connaître dans Votre Excellence un homme, dont toute l’Europe a parlé, parle, et parlera pour longtemps.
Après avoir fait des réflexions sur le bonheur d’un jeune homme comme moi, qui tout à fait sans souci, et sans avoir aucun dessein, ni aucun point fixe s’abandonnait à la Fortune ne craignant, et n’espérant rien, il me dit que la lettre du cardinal Acquaviva l’obligeant à faire quelque chose pour moi, il voulait me faire connaître trois ou quatre de ses amis turcs qui en valaient la peine. Il m’invita à dîner tous les jeudis me promettant de m’envoyer un janissaire qui me garantirait des impertinences de la canaille, et qui me ferait voir tout ce qui méritait d’être vu.
La lettre du cardinal m’annonçant pour homme de lettres, il se leva me disant qu’il voulait me faire voir sa bibliothèque. Je le suivis, traversant le jardin. Nous entrâmes dans une chambre [garnie d’armoires grillées ; derrière les grilles de fil d’archal on voyait des rideaux : derrière les rideaux devaient se trouver les livres.
Mais j’ai bien ri avec le gros bacha quand à la place de livres, d’abord qu’il ouvrit les niches qu’il tenait fermées à la clef, j’ai vu des bouteilles remplies de toutes sortes de vins.] » (Histoire de ma vie, I, p. 281-282)

Vol. II, fol. 9 : Constantinople
Concert de violoncelle par Henriette

Vol. II, fol. 180v : Concert de violoncelle par Henriette

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Transcription du texte :

« [Un quart d’heure après les deux acteurs arrivèrent : c’était Laschi, et la Baglioni dans ce temps-là très jolie. Ensuite tous les personnages que Du Bois avait invités arrivèrent. Ils étaient tous Espagnols, ou Français, tous d’un certain âge. Il n’y a] pas eu question de présentation, et j’ai admiré en cela l’esprit du bossu ; mais comme tous les convives avaient le grand usage de la cour ce manque d’étiquette n’empêcha pas qu’on ne fît à Henriette tous les honneurs de l’assemblée qu’elle reçut avec une aisance qu’on ne connaît qu’en France, et même dans les compagnies les plus nobles, à l’exception cependant de certaines provinces où la morgue se laisse souvent trop voir.
Le concert commença par une superbe symphonie ; puis les acteurs chantèrent le duo, puis un écolier de Vandini donna un concerto de violoncello, qu’on applaudit beaucoup. Mais voilà ce qui me causa la plus grande surprise. Henriette se lève, et louant le jeune homme qui avait joué l’a solo, elle lui prend son violoncello, lui disant d’un air modeste, et serein qu’elle allait le faire briller davantage. Elle s’assied à la même place où il était, elle prend l’instrument entre ses genoux, et elle prie l’orchestre de recommencer le concerto. Voilà la compagnie dans le plus grand silence ; et moi mourant de peur ; mais Dieu merci personne ne me regardait. Pour elle, elle ne l’osait pas. Si elle avait élevé sur moi ses beaux yeux, elle aurait perdu courage. Mais ne la voyant que se mettre en posture de vouloir jouer, j’ai cru que ce n’était qu’un badinage pour faire tableau, qui vraiment avait des charmes ; mais quand je l’ai vue tirer le premier coup d’archer, j’ai pour lors cru que la trop forte palpitation de mon cœur allait me faire tomber mort. Henriette ne pouvait prendre, me connaissant bien, autre parti que celui de ne me jamais regarder. »

Vol. II, fol. 180v : Concert de violoncelle par Henriette
Concert de violoncelle par Henriette (suite)

Vol. II, fol. 181 : Concert de violoncelle par Henriette

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Transcription du texte :

« [Mais que devins-je quand je l’ai entendue jouer] l’a solo, et lorsqu’après le premier morceau les claquements de mains avaient fait devenir presque sourd l’orchestre ? Le passage de la crainte à une exubérance de contentement inattendu me causa un paroxysme, dont la plus forte fièvre n’aurait pas pu dans son redoublement me causer le pareil. Cet applaudissement ne fit à Henriette la moindre sensation du moins en apparence. Sans détacher ses yeux des notes qu’elle ne connaissait que pour avoir suivi des yeux tout le concert pendant que le professeur jouait, elle ne se leva qu’après avoir joué seule six fois. Elle n’a pas remercié la compagnie de l’avoir applaudie ; mais se tournant d’un air noble, et gracieux vers le professeur elle lui dit qu’elle n’avait jamais joué sur un meilleur instrument. Après ce compliment elle dit d’un air riant aux assistants qu’ils devaient excuser la vanité qui l’avait induite à rendre le concert plus long d’une demi-heure.
Ce compliment ayant fini de me frapper, j’ai disparu pour aller pleurer dans le jardin, où personne ne pouvait me voir. Qui est donc Henriette ? Quel est ce trésor dont je suis devenu le maître  ? Il me paraissait impossible d’être l’heureux mortel qui la possédait.
Perdu dans ces réflexions, qui redoublaient la volupté de mes pleurs, je serais resté là encore longtemps, si Du Bois lui-même ne fût venu me chercher et me trouver malgré les ténèbres de la nuit. Il m’appela à souper. Je l’ai tiré d’inquiétude lui disant qu’un petit étourdissement m’avait obligé [à sortir pour le dissiper prenant l’air.] » (Histoire de ma vie, I, p. 509-510)

Vol. II, fol. 181 : Concert de violoncelle par Henriette
Concert de violoncelle par Henriette

Vol. II, fol. 180v : Concert de violoncelle par Henriette

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Transcription du texte :

« [Un quart d’heure après les deux acteurs arrivèrent : c’était Laschi, et la Baglioni dans ce temps-là très jolie. Ensuite tous les personnages que Du Bois avait invités arrivèrent. Ils étaient tous Espagnols, ou Français, tous d’un certain âge. Il n’y a] pas eu question de présentation, et j’ai admiré en cela l’esprit du bossu ; mais comme tous les convives avaient le grand usage de la cour ce manque d’étiquette n’empêcha pas qu’on ne fît à Henriette tous les honneurs de l’assemblée qu’elle reçut avec une aisance qu’on ne connaît qu’en France, et même dans les compagnies les plus nobles, à l’exception cependant de certaines provinces où la morgue se laisse souvent trop voir.
Le concert commença par une superbe symphonie ; puis les acteurs chantèrent le duo, puis un écolier de Vandini donna un concerto de violoncello, qu’on applaudit beaucoup. Mais voilà ce qui me causa la plus grande surprise. Henriette se lève, et louant le jeune homme qui avait joué l’a solo, elle lui prend son violoncello, lui disant d’un air modeste, et serein qu’elle allait le faire briller davantage. Elle s’assied à la même place où il était, elle prend l’instrument entre ses genoux, et elle prie l’orchestre de recommencer le concerto. Voilà la compagnie dans le plus grand silence ; et moi mourant de peur ; mais Dieu merci personne ne me regardait. Pour elle, elle ne l’osait pas. Si elle avait élevé sur moi ses beaux yeux, elle aurait perdu courage. Mais ne la voyant que se mettre en posture de vouloir jouer, j’ai cru que ce n’était qu’un badinage pour faire tableau, qui vraiment avait des charmes ; mais quand je l’ai vue tirer le premier coup d’archer, j’ai pour lors cru que la trop forte palpitation de mon cœur allait me faire tomber mort. Henriette ne pouvait prendre, me connaissant bien, autre parti que celui de ne me jamais regarder. »

Vol. II, fol. 180v : Concert de violoncelle par Henriette
Concert de violoncelle par Henriette (suite)

Vol. II, fol. 181 : Concert de violoncelle par Henriette

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« [Mais que devins-je quand je l’ai entendue jouer] l’a solo, et lorsqu’après le premier morceau les claquements de mains avaient fait devenir presque sourd l’orchestre ? Le passage de la crainte à une exubérance de contentement inattendu me causa un paroxysme, dont la plus forte fièvre n’aurait pas pu dans son redoublement me causer le pareil. Cet applaudissement ne fit à Henriette la moindre sensation du moins en apparence. Sans détacher ses yeux des notes qu’elle ne connaissait que pour avoir suivi des yeux tout le concert pendant que le professeur jouait, elle ne se leva qu’après avoir joué seule six fois. Elle n’a pas remercié la compagnie de l’avoir applaudie ; mais se tournant d’un air noble, et gracieux vers le professeur elle lui dit qu’elle n’avait jamais joué sur un meilleur instrument. Après ce compliment elle dit d’un air riant aux assistants qu’ils devaient excuser la vanité qui l’avait induite à rendre le concert plus long d’une demi-heure.
Ce compliment ayant fini de me frapper, j’ai disparu pour aller pleurer dans le jardin, où personne ne pouvait me voir. Qui est donc Henriette ? Quel est ce trésor dont je suis devenu le maître  ? Il me paraissait impossible d’être l’heureux mortel qui la possédait.
Perdu dans ces réflexions, qui redoublaient la volupté de mes pleurs, je serais resté là encore longtemps, si Du Bois lui-même ne fût venu me chercher et me trouver malgré les ténèbres de la nuit. Il m’appela à souper. Je l’ai tiré d’inquiétude lui disant qu’un petit étourdissement m’avait obligé [à sortir pour le dissiper prenant l’air.] » (Histoire de ma vie, I, p. 509-510)

Vol. II, fol. 181 : Concert de violoncelle par Henriette
« Tu oublieras aussi Henriette »

Vol. II, fol. 188v : « Tu oublieras aussi Henriette »

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Transcription du texte :

« [J’ai rompu le silence pour lui dire qu’il était impossible que la voiture que Tronchin lui fournirait fût plus commode que la mienne, et que cela étant, elle me ferait plaisir la gardant pour elle, et me cédant celle que le banquier lui donnerait ; et elle y] consentit. En même temps elle me donna cinq rouleaux de cent louis chacun, les mettant elle-même dans ma poche, faible consolation à mon cœur trop accablé par une si cruelle séparation. Nous ne nous trouvâmes dans les dernières vingt-quatre heures riches d’autre éloquence que de celle que les soupirs, les larmes et les plus tendres embrassements fournissent à deux amants heureux qui se voient parvenus à la fin de leur bonheur, et qui forcés par la raison sévère doivent y consentir.
Henriette pour calmer ma douleur ne me flatta de rien. Elle me pria de ne pas m’informer d’elle, et de faire semblant de ne pas la connaître, si voyageant jamais en France je la trouvais quelque part. Elle me donna une lettre à remettre à Parme à M. d’Antoine, oubliant de me demander si je comptais y retourner ; mais je m’y suis déterminé sur-le-champ. Elle me pria de ne partir de Genève qu’après que j’aurais reçu une lettre qu’elle m’écrirait du premier endroit où elle s’arrêterait pour changer de chevaux. Elle partit à la pointe du jour, ayant près d’elle sa femme de compagnie, un laquais assis sur le siège du cocher, et un autre qui la précédait à cheval. Je ne suis remonté dans notre chambre qu’après avoir suivi des yeux la voiture, et longtemps après l’avoir perdue de vue. Après avoir ordonné au sommelier de ne venir dans ma chambre que lorsque les chevaux qui menaient Henriette seraient de retour, je me suis mis au lit espérant que le sommeil viendrait au secours de mon âme que la douleur accablait, et que mes larmes ne pouvaient pas soulager. »

Vol. II, fol. 188v : « Tu oublieras aussi Henriette »
« Tu oublieras aussi Henriette » (suite)

Vol. II, fol. 189 : « Tu oublieras aussi Henriette »

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Transcription du texte :

« [Le postillon de retour de Chatillon ne revint] que le lendemain. Il me remit une lettre d’Henriette dans laquelle je n’ai trouvé que ce seul mot adieu. Il me dit qu’il ne lui était arrivé aucun accident, et qu’elle avait poursuivi son voyage prenant la route de Lyon. Ne pouvant partir que le lendemain, j’ai passé tout seul dans ma chambre une des plus tristes journées de ma vie. J’ai vu écrit sur une des vitres des deux fenêtres qu’il y avait tu oublieras aussi Henriette. Elle avait écrit ces mots à la pointe d’un petit diamant en bague que je lui avais donnée. Cette prophétie n’était pas faite pour me consoler ; mais quelle étendue donnait-elle au mot oublier  ? Pour dire vrai, elle ne pouvait entendre sinon que la plaie se cicatriserait, et cela étant naturel, ce n’était pas la peine de me faire une prédiction affligeante. Non. Je ne l’ai pas oubliée, et je me mets du baume dans l’âme toutes les fois que je m’en souviens. Quand je songe que ce qui me rend heureux dans ma vieillesse présente est la présence de ma mémoire, je trouve que ma longue vie doit avoir été plus heureuse que malheureuse, et après en avoir remercié Dieu cause de toutes les causes, et souverain directeur, on ne sait pas comment, de toutes les combinaisons, je me félicite.
Le lendemain, je suis parti pour l’Italie avec un domestique que M. Tronchin m’a donné. Malgré la mauvaise saison j’ai pris la route du St Bernard que j’ai passé en trois jours sur sept mulets nécessaires pour nous, pour ma malle et pour la voiture qui était destinée à ma chère amie. Un homme accablé par une grande douleur a l’avantage que rien ne lui paraît pénible. C’est une espèce de désespoir, qui a aussi quelque douceur. Je ne sentais ni la faim, [ni la soif, ni le froid qui gelait la nature sur cette affreuse partie des Alpes.] » (Histoire de ma vie, I, p. 520-521)

Vol. II, fol. 189 : « Tu oublieras aussi Henriette »
« Tu oublieras aussi Henriette »

Vol. II, fol. 188v : « Tu oublieras aussi Henriette »

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Transcription du texte :

« [J’ai rompu le silence pour lui dire qu’il était impossible que la voiture que Tronchin lui fournirait fût plus commode que la mienne, et que cela étant, elle me ferait plaisir la gardant pour elle, et me cédant celle que le banquier lui donnerait ; et elle y] consentit. En même temps elle me donna cinq rouleaux de cent louis chacun, les mettant elle-même dans ma poche, faible consolation à mon cœur trop accablé par une si cruelle séparation. Nous ne nous trouvâmes dans les dernières vingt-quatre heures riches d’autre éloquence que de celle que les soupirs, les larmes et les plus tendres embrassements fournissent à deux amants heureux qui se voient parvenus à la fin de leur bonheur, et qui forcés par la raison sévère doivent y consentir.
Henriette pour calmer ma douleur ne me flatta de rien. Elle me pria de ne pas m’informer d’elle, et de faire semblant de ne pas la connaître, si voyageant jamais en France je la trouvais quelque part. Elle me donna une lettre à remettre à Parme à M. d’Antoine, oubliant de me demander si je comptais y retourner ; mais je m’y suis déterminé sur-le-champ. Elle me pria de ne partir de Genève qu’après que j’aurais reçu une lettre qu’elle m’écrirait du premier endroit où elle s’arrêterait pour changer de chevaux. Elle partit à la pointe du jour, ayant près d’elle sa femme de compagnie, un laquais assis sur le siège du cocher, et un autre qui la précédait à cheval. Je ne suis remonté dans notre chambre qu’après avoir suivi des yeux la voiture, et longtemps après l’avoir perdue de vue. Après avoir ordonné au sommelier de ne venir dans ma chambre que lorsque les chevaux qui menaient Henriette seraient de retour, je me suis mis au lit espérant que le sommeil viendrait au secours de mon âme que la douleur accablait, et que mes larmes ne pouvaient pas soulager. »

Vol. II, fol. 188v : « Tu oublieras aussi Henriette »
« Tu oublieras aussi Henriette » (suite)

Vol. II, fol. 189 : « Tu oublieras aussi Henriette »

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Transcription du texte :

« [Le postillon de retour de Chatillon ne revint] que le lendemain. Il me remit une lettre d’Henriette dans laquelle je n’ai trouvé que ce seul mot adieu. Il me dit qu’il ne lui était arrivé aucun accident, et qu’elle avait poursuivi son voyage prenant la route de Lyon. Ne pouvant partir que le lendemain, j’ai passé tout seul dans ma chambre une des plus tristes journées de ma vie. J’ai vu écrit sur une des vitres des deux fenêtres qu’il y avait tu oublieras aussi Henriette. Elle avait écrit ces mots à la pointe d’un petit diamant en bague que je lui avais donnée. Cette prophétie n’était pas faite pour me consoler ; mais quelle étendue donnait-elle au mot oublier  ? Pour dire vrai, elle ne pouvait entendre sinon que la plaie se cicatriserait, et cela étant naturel, ce n’était pas la peine de me faire une prédiction affligeante. Non. Je ne l’ai pas oubliée, et je me mets du baume dans l’âme toutes les fois que je m’en souviens. Quand je songe que ce qui me rend heureux dans ma vieillesse présente est la présence de ma mémoire, je trouve que ma longue vie doit avoir été plus heureuse que malheureuse, et après en avoir remercié Dieu cause de toutes les causes, et souverain directeur, on ne sait pas comment, de toutes les combinaisons, je me félicite.
Le lendemain, je suis parti pour l’Italie avec un domestique que M. Tronchin m’a donné. Malgré la mauvaise saison j’ai pris la route du St Bernard que j’ai passé en trois jours sur sept mulets nécessaires pour nous, pour ma malle et pour la voiture qui était destinée à ma chère amie. Un homme accablé par une grande douleur a l’avantage que rien ne lui paraît pénible. C’est une espèce de désespoir, qui a aussi quelque douceur. Je ne sentais ni la faim, [ni la soif, ni le froid qui gelait la nature sur cette affreuse partie des Alpes.] » (Histoire de ma vie, I, p. 520-521)

Vol. II, fol. 189 : « Tu oublieras aussi Henriette »
« Je suis devenu franc-maçon apprenti »

Vol. III, fol. 9v : « Je suis devenu franc-maçon apprenti  »

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Transcription du texte :

« Un respectable personnage, que j’ai connu chez M. de Rochebaron, me procura la grâce d’être admis parmi ceux qui voient la lumière. Je suis devenu franc-maçon apprenti. Deux mois après j’ai reçu à Paris le second grade, et quelques mois après le troisième, qui est la maîtrise. C’est le suprême. Tous les autres titres que dans la suite du temps on m’a fait prendre sont des inventions agréables, qui quoique symboliques n’ajoutent rien à la dignité de maître.
Il n’y a point d’homme au monde qui parvienne à savoir tout ; mais tout homme doit aspirer à tout savoir. Tout jeune homme qui voyage, qui veut connaître le grand monde, qui ne veut pas se trouver inférieur à un autre, et exclu de la compagnie de ses égaux dans le temps où nous sommes, doit se faire initier dans ce qu’on appelle la maçonnerie, quand ce ne serait que pour savoir au moins superficiellement ce que c’est. Il doit cependant faire attention à bien choisir la loge dans laquelle il veut être installé, car malgré que la mauvaise compagnie ne puisse agir en loge, elle peut cependant s’y trouver, et le candidat doit se garder des liaisons dangereuses. » 

Vol. III, fol. 9v : « Je suis devenu franc-maçon apprenti  »
« Je suis devenu franc-maçon apprenti » (suite)

Vol. III, fol. 10 : « Je suis devenu franc-maçon apprenti »

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Transcription du texte :

« Ceux qui ne se déterminent à se faire recevoir maçons que pour parvenir à savoir le secret peuvent se tromper, car il leur peut arriver de vivre cinquante ans maître maçon sans jamais parvenir à pénétrer le secret de cette confrérie.
Le secret de la maçonnerie est inviolable par sa propre nature, puisque le maçon qui le sait ne le sait que pour l’avoir deviné. Il ne l’a appris de personne. Il l’a découvert à force d’aller en loge, d’observer, de raisonner, et de déduire. Lorsqu’il y est parvenu, il se garde bien de faire part de sa découverte à qui que ce soit, fût-ce son meilleur ami maçon, puisque s’il n’a pas eu le talent de le pénétrer, il n’aura pas non plus celui d’en tirer parti en l’apprenant oralement. Ce secret sera donc toujours secret.
Tout ce qu’on fait en loge doit être secret ; mais ceux qui par une indiscrétion malhonnête ne se sont pas fait un scrupule de révéler ce qu’on y fait n’ont pas révélé l’essentiel. Comment pouvaient-ils le révéler s’ils ne le savaient pas ? S’ils l’avaient su, ils n’auraient pas révélé les cérémonies.
La même sensation que fait aujourd’hui la confrérie des maçons dans plusieurs qui n’y sont pas initiés, procédait dans l’ancien temps des grands mystères qu’on célébrait à Éleusis à l’honneur de Cérès. Ils intéressaient toute la Grèce, et les premiers hommes de ce monde aspiraient à y être initiés. Cette initiation était d’une importance beaucoup plus grande que celle de la franc-maçonnerie [moderne, où l’on trouve des polissons et des rebuts de l’espèce humaine.] » (Histoire de ma vie, I, p. 553-554)

Vol. III, fol. 10 : « Je suis devenu franc-maçon apprenti »
« Je suis devenu franc-maçon apprenti »

Vol. III, fol. 9v : « Je suis devenu franc-maçon apprenti  »

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Transcription du texte :

« Un respectable personnage, que j’ai connu chez M. de Rochebaron, me procura la grâce d’être admis parmi ceux qui voient la lumière. Je suis devenu franc-maçon apprenti. Deux mois après j’ai reçu à Paris le second grade, et quelques mois après le troisième, qui est la maîtrise. C’est le suprême. Tous les autres titres que dans la suite du temps on m’a fait prendre sont des inventions agréables, qui quoique symboliques n’ajoutent rien à la dignité de maître.
Il n’y a point d’homme au monde qui parvienne à savoir tout ; mais tout homme doit aspirer à tout savoir. Tout jeune homme qui voyage, qui veut connaître le grand monde, qui ne veut pas se trouver inférieur à un autre, et exclu de la compagnie de ses égaux dans le temps où nous sommes, doit se faire initier dans ce qu’on appelle la maçonnerie, quand ce ne serait que pour savoir au moins superficiellement ce que c’est. Il doit cependant faire attention à bien choisir la loge dans laquelle il veut être installé, car malgré que la mauvaise compagnie ne puisse agir en loge, elle peut cependant s’y trouver, et le candidat doit se garder des liaisons dangereuses. » 

Vol. III, fol. 9v : « Je suis devenu franc-maçon apprenti  »
« Je suis devenu franc-maçon apprenti » (suite)

Vol. III, fol. 10 : « Je suis devenu franc-maçon apprenti »

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Transcription du texte :

« Ceux qui ne se déterminent à se faire recevoir maçons que pour parvenir à savoir le secret peuvent se tromper, car il leur peut arriver de vivre cinquante ans maître maçon sans jamais parvenir à pénétrer le secret de cette confrérie.
Le secret de la maçonnerie est inviolable par sa propre nature, puisque le maçon qui le sait ne le sait que pour l’avoir deviné. Il ne l’a appris de personne. Il l’a découvert à force d’aller en loge, d’observer, de raisonner, et de déduire. Lorsqu’il y est parvenu, il se garde bien de faire part de sa découverte à qui que ce soit, fût-ce son meilleur ami maçon, puisque s’il n’a pas eu le talent de le pénétrer, il n’aura pas non plus celui d’en tirer parti en l’apprenant oralement. Ce secret sera donc toujours secret.
Tout ce qu’on fait en loge doit être secret ; mais ceux qui par une indiscrétion malhonnête ne se sont pas fait un scrupule de révéler ce qu’on y fait n’ont pas révélé l’essentiel. Comment pouvaient-ils le révéler s’ils ne le savaient pas ? S’ils l’avaient su, ils n’auraient pas révélé les cérémonies.
La même sensation que fait aujourd’hui la confrérie des maçons dans plusieurs qui n’y sont pas initiés, procédait dans l’ancien temps des grands mystères qu’on célébrait à Éleusis à l’honneur de Cérès. Ils intéressaient toute la Grèce, et les premiers hommes de ce monde aspiraient à y être initiés. Cette initiation était d’une importance beaucoup plus grande que celle de la franc-maçonnerie [moderne, où l’on trouve des polissons et des rebuts de l’espèce humaine.] » (Histoire de ma vie, I, p. 553-554)

Vol. III, fol. 10 : « Je suis devenu franc-maçon apprenti »
Rencontre de Casanova avec Louis XV

Vol. III, fol. 30v : Rencontre avec Louis XV

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Transcription du texte :

« Ma réponse un peu verte fit rire Madame de Pompadour, qui me demanda si j’étais vraiment de là-bas.
– D’où donc
– de Venise.
– Venise, Madame, n’est pas là-bas ; elle est là-haut.
– On trouve cette réponse plus singulière que la première, et voilà toute la loge qui fait une consultation pour savoir si Venise était là-bas, ou là-haut. On trouva apparemment que j’avais raison, et on ne m’attaqua plus. J’écoutais l’opéra sans rire, et comme j’étais enrhumé, je me mouchais trop souvent. Le même cordon bleu, que je ne connaissais pas, et qui était le Maréchal de Richelieu, me dit qu’apparemment les fenêtres de ma chambre n’étaient pas bien fermées.
– Demande pardon, Monsieur ; elles sont même calfoutrées.
On rit alors beaucoup, et j’en fus mortifié parce que je me suis aperçu que j’avais mal prononcé le mot calfeutrées. J’avais l’air tout humilié. Une demi-heure après M. de Richelieu me demande laquelle de deux actrices me plaisait davantage pour la beauté.
– Celle-là.
– Elle a de vilaines jambes.
– On ne les voit pas, Monsieur et après dans l’examen de la beauté d’une femme la première chose que j’écarte sont les jambes.
Ce bon mot-là dit par hasard, et dont je ne connaissais pas la force, me rendit respectable et fit devenir la compagnie de la loge curieuse de moi.
Le Maréchal sut qui j’étais de M. Morosini même, qui me dit que je lui ferais plaisir à lui faire ma cour. Mon bon mot devint fameux, et le Maréchal de Richelieu me fit un accueil gracieux. Celui des ministres étrangers auquel je me suis attaché le plus fut Milord Maréchal d’Écosse Keit, qui l’était du roi de Prusse. J’aurai l’occasion de parler de lui. »

Vol. III, fol. 30v : Rencontre avec Louis XV
Rencontre de Casanova avec Louis XV (suite)

Vol. III, fol. 31 : Rencontre avec Louis XV

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Transcription du texte :

« [Ce fut le surlendemain de mon arrivée à Fontaineblo que je suis allé tout seul à la cour. J’ai vu le beau roi] aller à la messe, et toute la famille royale, et toutes les dames de la cour qui me surprirent par leur laideur comme celles de la cour de Turin m’avaient surpris par leur beauté. Mais en voyant une beauté surprenante entre tant de laideurs j’ai demandé à quelqu’un comment s’appelait la dame.
– C’est, Monsieur, Madame de Brionne, qui est encore plus sage que belle, car non seulement il n’y a aucune histoire sur son compte ; mais elle n’a jamais fourni le moindre motif pour que la médisance puisse en inventer une.
– On n’en a peut-être rien su.
– Ah, monsieur ! on sait tout à la cour.
J’allais tout seul rôdant partout jusqu’à l’intérieur des appartements royaux, lorsque j’ai vu dix à douze dames laides qui avaient plus l’air de courir que de marcher, et si mal qu’elles paraissaient tomber le visage en avant. Je demande d’où elles venaient, et pourquoi elles marchaient si mal.
– Elles sortent de chez la reine qui va dîner, et elles marchent mal parce que le talon de leurs pantoufles haut d’un demi-pied les oblige à marcher avec les genoux pliés.
– Pourquoi ne portent-elles pas le talon plus bas ?
– Parce qu’elles croient de paraître ainsi plus grandes.
J’entre dans une galerie, et je vois le roi qui passe se tenant appuyé avec un bras à travers les épaules de M. d’Argenson. La tête de Louis XV était belle à ravir, et plantée sur son cou l’on ne pouvait pas mieux. Jamais peintre très habile ne put dessiner le coup de tête de ce monarque lorsqu’il la tournait pour regarder quelqu’un. On se sentait forcé de l’aimer dans l’instant. J’ai pour lors cru voir la majesté que j’avais en vain cherchée sur la figure du roi de Sardaigne. Je me suis trouvé certain que Madame de Pompadour était devenue amoureuse de cette physionomie, lorsqu’elle parvint à se procurer sa connaissance. Ce n’était pas vrai, peut-[être, mais la figure de Louis XV forçait l’observateur à penser ainsi.] » (Histoire de ma vie, I, p. 587-588)

Vol. III, fol. 31 : Rencontre avec Louis XV
Rencontre de Casanova avec Louis XV

Vol. III, fol. 30v : Rencontre avec Louis XV

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Transcription du texte :

« Ma réponse un peu verte fit rire Madame de Pompadour, qui me demanda si j’étais vraiment de là-bas.
– D’où donc
– de Venise.
– Venise, Madame, n’est pas là-bas ; elle est là-haut.
– On trouve cette réponse plus singulière que la première, et voilà toute la loge qui fait une consultation pour savoir si Venise était là-bas, ou là-haut. On trouva apparemment que j’avais raison, et on ne m’attaqua plus. J’écoutais l’opéra sans rire, et comme j’étais enrhumé, je me mouchais trop souvent. Le même cordon bleu, que je ne connaissais pas, et qui était le Maréchal de Richelieu, me dit qu’apparemment les fenêtres de ma chambre n’étaient pas bien fermées.
– Demande pardon, Monsieur ; elles sont même calfoutrées.
On rit alors beaucoup, et j’en fus mortifié parce que je me suis aperçu que j’avais mal prononcé le mot calfeutrées. J’avais l’air tout humilié. Une demi-heure après M. de Richelieu me demande laquelle de deux actrices me plaisait davantage pour la beauté.
– Celle-là.
– Elle a de vilaines jambes.
– On ne les voit pas, Monsieur et après dans l’examen de la beauté d’une femme la première chose que j’écarte sont les jambes.
Ce bon mot-là dit par hasard, et dont je ne connaissais pas la force, me rendit respectable et fit devenir la compagnie de la loge curieuse de moi.
Le Maréchal sut qui j’étais de M. Morosini même, qui me dit que je lui ferais plaisir à lui faire ma cour. Mon bon mot devint fameux, et le Maréchal de Richelieu me fit un accueil gracieux. Celui des ministres étrangers auquel je me suis attaché le plus fut Milord Maréchal d’Écosse Keit, qui l’était du roi de Prusse. J’aurai l’occasion de parler de lui. »

Vol. III, fol. 30v : Rencontre avec Louis XV
Rencontre de Casanova avec Louis XV (suite)

Vol. III, fol. 31 : Rencontre avec Louis XV

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Transcription du texte :

« [Ce fut le surlendemain de mon arrivée à Fontaineblo que je suis allé tout seul à la cour. J’ai vu le beau roi] aller à la messe, et toute la famille royale, et toutes les dames de la cour qui me surprirent par leur laideur comme celles de la cour de Turin m’avaient surpris par leur beauté. Mais en voyant une beauté surprenante entre tant de laideurs j’ai demandé à quelqu’un comment s’appelait la dame.
– C’est, Monsieur, Madame de Brionne, qui est encore plus sage que belle, car non seulement il n’y a aucune histoire sur son compte ; mais elle n’a jamais fourni le moindre motif pour que la médisance puisse en inventer une.
– On n’en a peut-être rien su.
– Ah, monsieur ! on sait tout à la cour.
J’allais tout seul rôdant partout jusqu’à l’intérieur des appartements royaux, lorsque j’ai vu dix à douze dames laides qui avaient plus l’air de courir que de marcher, et si mal qu’elles paraissaient tomber le visage en avant. Je demande d’où elles venaient, et pourquoi elles marchaient si mal.
– Elles sortent de chez la reine qui va dîner, et elles marchent mal parce que le talon de leurs pantoufles haut d’un demi-pied les oblige à marcher avec les genoux pliés.
– Pourquoi ne portent-elles pas le talon plus bas ?
– Parce qu’elles croient de paraître ainsi plus grandes.
J’entre dans une galerie, et je vois le roi qui passe se tenant appuyé avec un bras à travers les épaules de M. d’Argenson. La tête de Louis XV était belle à ravir, et plantée sur son cou l’on ne pouvait pas mieux. Jamais peintre très habile ne put dessiner le coup de tête de ce monarque lorsqu’il la tournait pour regarder quelqu’un. On se sentait forcé de l’aimer dans l’instant. J’ai pour lors cru voir la majesté que j’avais en vain cherchée sur la figure du roi de Sardaigne. Je me suis trouvé certain que Madame de Pompadour était devenue amoureuse de cette physionomie, lorsqu’elle parvint à se procurer sa connaissance. Ce n’était pas vrai, peut-[être, mais la figure de Louis XV forçait l’observateur à penser ainsi.] » (Histoire de ma vie, I, p. 587-588)

Vol. III, fol. 31 : Rencontre avec Louis XV
La religieuse M. M.

Vol. III, fol. 238v : La religieuse M. M.

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Sur ces pages, le mémorialiste décrit l’élégance de la religieuse vénitienne M. M., dont l’image se répercute à l’infini, dans les glaces du casin de Bernis : c’est habillée en homme qu’elle apparaît, portant objets, bijoux, tabatière, arme… ceux-là même que décrit comme siens, en d’autres pages, Casanova.

Transcription du texte  :

« [Nous montons,] je me démaque vite, mais M. M. se plaît à se promener lentement dans tous les recoins du délicieux endroit où elle se voyait accueillie, enchantée aussi que je contemplasse dans tous les profils, et souvent de face toutes les grâces de sa personne, et que j’admirasse dans ses atours quel devait être l’amant qui la possédait.
Elle était surprise du prestige qui lui faisait voir partout, et en même temps, malgré qu’elle se tînt immobile, sa personne en cent différents points de vue. Ses portraits multipliés que les miroirs lui offraient à la clarté de toutes les bougies placées exprès lui présentaient un spectacle nouveau qui la rendait amoureuse d’elle-même. Assis sur un tabouret, j’examinais avec attention toute l’élégance de sa parure. Un habit de velours ras couleur de rose brodé sur les bords en paillettes d’or, une veste à l’avenant brodée au métier, dont on ne pouvait rien voir de plus riche, des culottes de satin noir, des dentelles de point à l’aiguille, des boucles de brillants, un solitaire de grand prix à son petit doigt, et à l’autre main une bague qui ne montrait qu’une surface de taffetas blanc couvert d’un cristal convexe. Sa baüte de blonde noire était tant à l’égard de la finesse que du dessin tout ce qu’on pouvait voir de plus beau. Pour que je pusse la regarder encore mieux elle vint se mettre debout devant moi. Je visite ses poches, et j’y trouve tabatière, bonbonnière, flacon, étui à cure-dents, lorgnette, et mouchoirs qui exhalaient des odeurs qui embaumaient l’air. »

Vol. III, fol. 238v : La religieuse M. M.
La religieuse M. M. (suite)

Vol. III, fol. 239 : La religieuse M. M.

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Transcription du texte :

« [Je considère avec attention la richesse, et le] travail de ses deux montres, et ses beaux cachets en pendeloques attachés aux chaînons couverts de petits carats. Je visite ses poches de côté, et je trouve des pistolets à briquet plat à ressort, ouvrage anglais des plus finis.
Tout ce que je vois, lui dis-je, est au-dessous de toi, mais laisse que mon âme étonnée rende hommage à l’être adorable qui veut te convaincre que tu es réellement sa maîtresse.
– C’est ce qu’il m’a dit quand je l’ai prié de me conduire à Venise, et de m’y laisser, m’ajoutant qu’il désirait que je m’y amusasse, et que je pusse me convaincre toujours plus que celui que j’allais rendre heureux le méritait.
– C’est incroyable, ma chère amie. Un amant de cette trempe est unique, et je ne saurai jamais mériter un bonheur, dont je suis déjà ébloui.
– Laisse que j’aille me démasquer toute seule.
Un quart d’heure après, elle parut devant moi coiffée en homme avec ses beaux cheveux dépoudrés, dont les faces en longues boucles lui arrivaient jusqu’au bas des joues. Un ruban noir les nouait derrière, et en queue flottante ils lui descendaient jusqu’aux jarrets. M. M. en femme ressemblait à Henriette, et en homme à un officier des gardes nommé l’Étorière que j’avais connu à Paris ; ou plutôt à cet Antinoüs, dont on voit encore des statues, si l’habillement à la française m’avait permis l’illusion. » (Histoire de ma vie, I, p. 744-745)

Vol. III, fol. 239 : La religieuse M. M.
La religieuse M. M.

Vol. III, fol. 238v : La religieuse M. M.

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Sur ces pages, le mémorialiste décrit l’élégance de la religieuse vénitienne M. M., dont l’image se répercute à l’infini, dans les glaces du casin de Bernis : c’est habillée en homme qu’elle apparaît, portant objets, bijoux, tabatière, arme… ceux-là même que décrit comme siens, en d’autres pages, Casanova.

Transcription du texte  :

« [Nous montons,] je me démaque vite, mais M. M. se plaît à se promener lentement dans tous les recoins du délicieux endroit où elle se voyait accueillie, enchantée aussi que je contemplasse dans tous les profils, et souvent de face toutes les grâces de sa personne, et que j’admirasse dans ses atours quel devait être l’amant qui la possédait.
Elle était surprise du prestige qui lui faisait voir partout, et en même temps, malgré qu’elle se tînt immobile, sa personne en cent différents points de vue. Ses portraits multipliés que les miroirs lui offraient à la clarté de toutes les bougies placées exprès lui présentaient un spectacle nouveau qui la rendait amoureuse d’elle-même. Assis sur un tabouret, j’examinais avec attention toute l’élégance de sa parure. Un habit de velours ras couleur de rose brodé sur les bords en paillettes d’or, une veste à l’avenant brodée au métier, dont on ne pouvait rien voir de plus riche, des culottes de satin noir, des dentelles de point à l’aiguille, des boucles de brillants, un solitaire de grand prix à son petit doigt, et à l’autre main une bague qui ne montrait qu’une surface de taffetas blanc couvert d’un cristal convexe. Sa baüte de blonde noire était tant à l’égard de la finesse que du dessin tout ce qu’on pouvait voir de plus beau. Pour que je pusse la regarder encore mieux elle vint se mettre debout devant moi. Je visite ses poches, et j’y trouve tabatière, bonbonnière, flacon, étui à cure-dents, lorgnette, et mouchoirs qui exhalaient des odeurs qui embaumaient l’air. »

Vol. III, fol. 238v : La religieuse M. M.
La religieuse M. M. (suite)

Vol. III, fol. 239 : La religieuse M. M.

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Transcription du texte :

« [Je considère avec attention la richesse, et le] travail de ses deux montres, et ses beaux cachets en pendeloques attachés aux chaînons couverts de petits carats. Je visite ses poches de côté, et je trouve des pistolets à briquet plat à ressort, ouvrage anglais des plus finis.
Tout ce que je vois, lui dis-je, est au-dessous de toi, mais laisse que mon âme étonnée rende hommage à l’être adorable qui veut te convaincre que tu es réellement sa maîtresse.
– C’est ce qu’il m’a dit quand je l’ai prié de me conduire à Venise, et de m’y laisser, m’ajoutant qu’il désirait que je m’y amusasse, et que je pusse me convaincre toujours plus que celui que j’allais rendre heureux le méritait.
– C’est incroyable, ma chère amie. Un amant de cette trempe est unique, et je ne saurai jamais mériter un bonheur, dont je suis déjà ébloui.
– Laisse que j’aille me démasquer toute seule.
Un quart d’heure après, elle parut devant moi coiffée en homme avec ses beaux cheveux dépoudrés, dont les faces en longues boucles lui arrivaient jusqu’au bas des joues. Un ruban noir les nouait derrière, et en queue flottante ils lui descendaient jusqu’aux jarrets. M. M. en femme ressemblait à Henriette, et en homme à un officier des gardes nommé l’Étorière que j’avais connu à Paris ; ou plutôt à cet Antinoüs, dont on voit encore des statues, si l’habillement à la française m’avait permis l’illusion. » (Histoire de ma vie, I, p. 744-745)

Vol. III, fol. 239 : La religieuse M. M.
Emprisonnement sous les Plombs de Venise

Vol. III, fol. 325v : Arrestation de Casanova

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Transcription du texte :

« C’était au commencement de la nuit, le 25 de Juillet 1755.
Le lendemain à la pointe du jour Messer Grande entra dans ma chambre. Me réveiller, le voir, et l’entendre me demander si j’étais Jacques Casanova fut l’affaire du moment. D’abord que je lui ai répondu que j’étais le même qu’il avait nommé, il m’ordonna de lui donner tout ce que j’avais d’écrit, soit de moi, soi d’autres, de m’habiller, et d’aller avec lui. Lui ayant demandé de la part de qui il me donnait cet ordre, il me répondit que c’était de la part du tribunal. »

Vol. III, fol. 325v : Arrestation de Casanova
« Sous le plomb tremblement de terre »

Vol. III, fol. 328 : « Sous le plomb tremblement de terre »

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Transcription du texte :

« Chapitre XIII
Sous le plomb tremblement de terre

Le mot Tribunal me pétrifia l’âme ne me laissant que la faculté matérielle nécessaire à l’obéissance. Mon secrétaire était ouvert ; tous mes papiers étaient sur la table où j’écrivais, je lui ai dit qu’il pouvait les prendre ; il remplit un sac qu’un de ses gens lui porta, et il me dit que je devais aussi lui consigner des manuscrits reliés en livres que je devais avoir : je lui ai montré le lieu où ils étaient, et pour lors j’ai vu clair, que le metteur en œuvre Manuzzi avait été l’infâme espion, qui m’avait accusé d’avoir ces livres, lorsqu’il s’introduisit chez moi me flattant de me faire acheter des diamants, et me flattant comme je l’ai dit de me faire vendre ces livres ; c’était la clavicule de Salomon ; le Zecor-ben ; un Picatrix ; une ample instruction sur les heures planétaires aptes à faire les parfums, et les conjurations nécessaires pour avoir le colloque avec les démons de toutes les classes. Ceux qui savaient que je possédais ces livres me croyaient magicien, et je n’en étais pas fâché. Messer Grande me prit aussi les livres que j’avais sur ma table de nuit Arioste, Horace, Pétrarque, le philosophe militaire, manuscrit que Mathilde m’avait donné, le portier des chartreux, et le petit livre des postures lubriques de l’Arétin que Manuzzi avait dénoncé, car Messer Grande me l’a aussi demandé. Cet espion avait l’air d’un honnête homme : qualité nécessaire pour son métier ; son fils fit fortune en Pologne en épousant une Opeska qu’il fit mourir, à ce qu’on prétend, car je n’en sais rien, et même je ne le crois pas, malgré que je l’en connaisse capable. » (Histoire de ma vie, I, p. 859-860)

Vol. III, fol. 328 : « Sous le plomb tremblement de terre »
Emprisonnement sous les Plombs de Venise

Vol. III, fol. 325v : Arrestation de Casanova

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Transcription du texte :

« C’était au commencement de la nuit, le 25 de Juillet 1755.
Le lendemain à la pointe du jour Messer Grande entra dans ma chambre. Me réveiller, le voir, et l’entendre me demander si j’étais Jacques Casanova fut l’affaire du moment. D’abord que je lui ai répondu que j’étais le même qu’il avait nommé, il m’ordonna de lui donner tout ce que j’avais d’écrit, soit de moi, soi d’autres, de m’habiller, et d’aller avec lui. Lui ayant demandé de la part de qui il me donnait cet ordre, il me répondit que c’était de la part du tribunal. »

Vol. III, fol. 325v : Arrestation de Casanova
« Sous le plomb tremblement de terre »

Vol. III, fol. 328 : « Sous le plomb tremblement de terre »

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Transcription du texte :

« Chapitre XIII
Sous le plomb tremblement de terre

Le mot Tribunal me pétrifia l’âme ne me laissant que la faculté matérielle nécessaire à l’obéissance. Mon secrétaire était ouvert ; tous mes papiers étaient sur la table où j’écrivais, je lui ai dit qu’il pouvait les prendre ; il remplit un sac qu’un de ses gens lui porta, et il me dit que je devais aussi lui consigner des manuscrits reliés en livres que je devais avoir : je lui ai montré le lieu où ils étaient, et pour lors j’ai vu clair, que le metteur en œuvre Manuzzi avait été l’infâme espion, qui m’avait accusé d’avoir ces livres, lorsqu’il s’introduisit chez moi me flattant de me faire acheter des diamants, et me flattant comme je l’ai dit de me faire vendre ces livres ; c’était la clavicule de Salomon ; le Zecor-ben ; un Picatrix ; une ample instruction sur les heures planétaires aptes à faire les parfums, et les conjurations nécessaires pour avoir le colloque avec les démons de toutes les classes. Ceux qui savaient que je possédais ces livres me croyaient magicien, et je n’en étais pas fâché. Messer Grande me prit aussi les livres que j’avais sur ma table de nuit Arioste, Horace, Pétrarque, le philosophe militaire, manuscrit que Mathilde m’avait donné, le portier des chartreux, et le petit livre des postures lubriques de l’Arétin que Manuzzi avait dénoncé, car Messer Grande me l’a aussi demandé. Cet espion avait l’air d’un honnête homme : qualité nécessaire pour son métier ; son fils fit fortune en Pologne en épousant une Opeska qu’il fit mourir, à ce qu’on prétend, car je n’en sais rien, et même je ne le crois pas, malgré que je l’en connaisse capable. » (Histoire de ma vie, I, p. 859-860)

Vol. III, fol. 328 : « Sous le plomb tremblement de terre »
« Le Roi est assassiné »

Vol. III, fol. 401v : « Le Roi est assassiné »

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Transcription du texte :

« Nous arrivâmes à Mestre. Je n’ai pas trouvé de chevaux à la poste ; mais il y avait à l’auberge de la Campana assez de voituriers qui servent aussi bien que la poste. Je suis entré dans l’écurie, et ayant vu que les chevaux étaient bons, j’ai accordé au voiturier ce qu’il me demanda pour être en cinq quarts d’heure à Treviso. En trois minutes les chevaux furent mis, et supposant le père Balbi derrière moi, je ne me suis tourné que pour lui dire montons ; mais je ne l’ai pas vu. Je le cherche des yeux ; je demande où il est ; on n’en sait rien. Je dis au garçon d’écurie d’aller le chercher, déterminé à le réprimander quand même il serait allé satisfaire à des nécessités naturelles ; car nous étions dans le cas de devoir différer cette besogne aussi. On vient me dire qu’on ne le trouve pas. J’étais comme un damné. Je pense à partir tout seul ; et je le devais ; mais j’écoute un sentiment faible de préférence à ma forte raison, et je cours dehors, je demande, toute le place me dit de l’avoir vu ; mais personne ne sait me dire où il peut être allé ; je parcours les arcades de la grande rue, je m’avise d’introduire ma tête dans un café, et je le vois au comptoir debout prenant du chocolat, et causant avec la servante. Il me voit, il me dit qu’elle est gentille, et il m’excite à prendre aussi une tasse de chocolat : il me dit de payer parce qu’il n’avait pas le sou. Je me possède, et je lui réponds que je n’en veux pas, lui disant de se dépêcher, et lui serrant le bras de façon qu’il a cru que je le lui avais cassé. J’ai payé ; il me suivit. Je tremblais de colère. Je m’achemine à la voiture qui m’attendait à la porte de l’auberge ; mais à peine fait dix pas, je rencontre un citoyen de Mestre nommé Balbo Tomasi, bon homme, mais qui avait la réputation d’être un confident du Tribunal des Inquisiteurs. Il me voit, il m’approche, et il s’écrie comment ici, Monsieur, je suis bien charmé de vous voir. Vous venez donc de vous sauver. Comment avez-vous fait ?
– Je ne me suis pas sauvé, Monsieur, mais on m’a donné mon congé.
– Cela n’est pas possible, car hier au soir j’étais à la maison Grimani à St Pole, et je l’aurais su.
Le lecteur peut se figurer l’état de mon âme dans ce moment-là […] » (Histoire de ma vie, I, p. 952-954)

Vol. III, fol. 401v : « Le Roi est assassiné »
« Me voilà de nouveau dans le grand Paris »

Vol. IV, fol. 7 : « Me voilà de nouveau dans le grand Paris »

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Transcription du texte :

Tome quatrième
Le ministre des Affaires étrangères ; M. de Boulogne contrôleur général ; M. le duc de Choiseul ; l’abbé de Laville ; M. Paris du Vernai. Mon frère arrive de Dresde, et est reçu à l’académie

« Me voilà de nouveau dans le grand Paris, et ne pouvant plus compter sur ma patrie, en devoir d’y faire fortune. J’y avais passé deux ans ; mais n’ayant dans ce temps-là autre objet que celui de jouir de la vie, je ne l’avais pas étudié. Cette seconde fois j’avais besoin de faire ma cour à ceux chez lesquels l’aveugle déesse logeait. Je voyais que pour parvenir à quelque chose, j’avais besoin de mettre en jeu toutes mes facultés physiques et morales, de faire connaissance avec des grands et des puissants, d’être le maître de mon esprit, et de prendre la couleur de tous ceux auxquels je verrais que mon intérêt exigeait que je plusse. Pour suivre ces maximes, j’ai vu que je devais me garder de tout ce qu’on appelle à Paris mauvaise compagnie, et renoncer à toutes mes anciennes habitudes, et à toutes sortes de prétentions qui auraient pu me faire des ennemis qui m’auraient facilement donné une réputation d’homme peu propre à des emplois solides. En conséquence de ces méditations je me suis proposé un système de réserve tant dans ma conduite que dans mes discours qui pût me faire croire propre à des affaires de conséquence plus même de ce que j’aurais pu m’imaginer d’être. Pour ce qui regardait le nécessaire à mon entretien, je pouvais compter sur cent écus par mois que M. sde Bragadin n’aurait jamais manqué [de me faire payer. C’était assez. Je n’avais besoin de penser qu’à me bien mettre, et à me loger honnêtement ; mais dans le commencement il me fallait une somme, car je n’avais ni habits, ni chemises.] » (Histoire de ma vie, II, p. 15-16)

Vol. IV, fol. 7 : « Me voilà de nouveau dans le grand Paris »
« Le Roi est assassiné »

Vol. III, fol. 401v : « Le Roi est assassiné »

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Transcription du texte :

« Nous arrivâmes à Mestre. Je n’ai pas trouvé de chevaux à la poste ; mais il y avait à l’auberge de la Campana assez de voituriers qui servent aussi bien que la poste. Je suis entré dans l’écurie, et ayant vu que les chevaux étaient bons, j’ai accordé au voiturier ce qu’il me demanda pour être en cinq quarts d’heure à Treviso. En trois minutes les chevaux furent mis, et supposant le père Balbi derrière moi, je ne me suis tourné que pour lui dire montons ; mais je ne l’ai pas vu. Je le cherche des yeux ; je demande où il est ; on n’en sait rien. Je dis au garçon d’écurie d’aller le chercher, déterminé à le réprimander quand même il serait allé satisfaire à des nécessités naturelles ; car nous étions dans le cas de devoir différer cette besogne aussi. On vient me dire qu’on ne le trouve pas. J’étais comme un damné. Je pense à partir tout seul ; et je le devais ; mais j’écoute un sentiment faible de préférence à ma forte raison, et je cours dehors, je demande, toute le place me dit de l’avoir vu ; mais personne ne sait me dire où il peut être allé ; je parcours les arcades de la grande rue, je m’avise d’introduire ma tête dans un café, et je le vois au comptoir debout prenant du chocolat, et causant avec la servante. Il me voit, il me dit qu’elle est gentille, et il m’excite à prendre aussi une tasse de chocolat : il me dit de payer parce qu’il n’avait pas le sou. Je me possède, et je lui réponds que je n’en veux pas, lui disant de se dépêcher, et lui serrant le bras de façon qu’il a cru que je le lui avais cassé. J’ai payé ; il me suivit. Je tremblais de colère. Je m’achemine à la voiture qui m’attendait à la porte de l’auberge ; mais à peine fait dix pas, je rencontre un citoyen de Mestre nommé Balbo Tomasi, bon homme, mais qui avait la réputation d’être un confident du Tribunal des Inquisiteurs. Il me voit, il m’approche, et il s’écrie comment ici, Monsieur, je suis bien charmé de vous voir. Vous venez donc de vous sauver. Comment avez-vous fait ?
– Je ne me suis pas sauvé, Monsieur, mais on m’a donné mon congé.
– Cela n’est pas possible, car hier au soir j’étais à la maison Grimani à St Pole, et je l’aurais su.
Le lecteur peut se figurer l’état de mon âme dans ce moment-là […] » (Histoire de ma vie, I, p. 952-954)

Vol. III, fol. 401v : « Le Roi est assassiné »
« Me voilà de nouveau dans le grand Paris »

Vol. IV, fol. 7 : « Me voilà de nouveau dans le grand Paris »

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Transcription du texte :

Tome quatrième
Le ministre des Affaires étrangères ; M. de Boulogne contrôleur général ; M. le duc de Choiseul ; l’abbé de Laville ; M. Paris du Vernai. Mon frère arrive de Dresde, et est reçu à l’académie

« Me voilà de nouveau dans le grand Paris, et ne pouvant plus compter sur ma patrie, en devoir d’y faire fortune. J’y avais passé deux ans ; mais n’ayant dans ce temps-là autre objet que celui de jouir de la vie, je ne l’avais pas étudié. Cette seconde fois j’avais besoin de faire ma cour à ceux chez lesquels l’aveugle déesse logeait. Je voyais que pour parvenir à quelque chose, j’avais besoin de mettre en jeu toutes mes facultés physiques et morales, de faire connaissance avec des grands et des puissants, d’être le maître de mon esprit, et de prendre la couleur de tous ceux auxquels je verrais que mon intérêt exigeait que je plusse. Pour suivre ces maximes, j’ai vu que je devais me garder de tout ce qu’on appelle à Paris mauvaise compagnie, et renoncer à toutes mes anciennes habitudes, et à toutes sortes de prétentions qui auraient pu me faire des ennemis qui m’auraient facilement donné une réputation d’homme peu propre à des emplois solides. En conséquence de ces méditations je me suis proposé un système de réserve tant dans ma conduite que dans mes discours qui pût me faire croire propre à des affaires de conséquence plus même de ce que j’aurais pu m’imaginer d’être. Pour ce qui regardait le nécessaire à mon entretien, je pouvais compter sur cent écus par mois que M. sde Bragadin n’aurait jamais manqué [de me faire payer. C’était assez. Je n’avais besoin de penser qu’à me bien mettre, et à me loger honnêtement ; mais dans le commencement il me fallait une somme, car je n’avais ni habits, ni chemises.] » (Histoire de ma vie, II, p. 15-16)

Vol. IV, fol. 7 : « Me voilà de nouveau dans le grand Paris »
Jeu de billard

Vol. III, fol. 390v : L'Évasion des Plombs de Venise

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Le jeu est un élément naturel chez le Vénitien, et à côté des nombreux jeux de cartes qu’il pratique, il manifeste ici, outre son goût du pari, sa connaissance du jeu de billard.

Transcription du texte :

« [Je l’ai laissée aussi à onze heures l’assurant que je la verrais] une autre fois avant mon départ. Une princesse de Galitzin née Cantimir m’avait invité à dîner.
Le lendemain j’ai reçu une lettre de Madame d’Urfé qui par une lettre de change sur Boaz m’envoyait 12 m., me disant très noblement que ses actions ne lui coûtant que 60 000 elle ne voulait pas y gagner. Ce présent de cinq cents louis me fit plaisir. Tout le reste de sa lettre était rempli de chimères : elle me disait que son Génie lui avait dit que j’allais retourner à Paris avec un jeune garçon né de l’accouplement philosophique, et qu’elle espérait que j’aurais pitié d’elle. Singulier hasard ! Je riais d’avance de l’effet que ferait dans son âme l’apparition du fils de Thérèse. Boaz me remercia de ce que je me suis contenté qu’il me paye ma lettre de change en ducats. L’or en Hollande est un article de marchandise. Les payements se font, ou en papier, ou en argent blanc. Dans ce moment-là personne ne voulait des ducats parce que l’agio était monté à cinq stübers.
Après avoir dîné avec la princesse Galitzin, je suis allé me mettre en redingote, et je suis allé au café pour lire des gazettes. J’ai vu V. D. R. qui allant commencer une partie de billard me dit à l’oreille que je pouvais parier pour lui. Cette marque d’amitié me fit plaisir. Je l’ai cru sûr de son fait, et j’ai commencé à parier ; mais à la troisième partie perdue, j’ai parié contre sans qu’il s’en aperçût. Trois heures après, il quitta perdant trente ou quarante parties, et croyant que j’eusse toujours parié pour lui il me fit compliment de condoléance. Je l’ai vu surpris quand lui montrant trente ou quarante ducats je lui ai dit me moquant un peu de la confiance qu’il avait dans son propre jeu, que je les avais gagnés pariant contre lui. Tout le billard se moqua de lui ; il n’entendait pas raillerie ; il fut fort ennuyé de mes plaisanteries ; il partit en colère, et un moment après je suis allé chez Thérèse parce que je le lui avais promis. Je devais partir le lendemain pour Amsterdam. Elle attendait V. D. R., mais elle ne l’attendit plus quand je lui ai dit comme, et pourquoi il était parti du billard en colère. Après avoir passé une heure avec Sophie entre mes bras, je l’ai laissée, l’assurant que nous nous reverrions dans trois ou quatre semaines. » 

Vol. III, fol. 390v : L'Évasion des Plombs de Venise
Jeu de billard (suite)

Vol. IV, fol. 95v : Jeu de billard

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Transcription du texte :

« [Retournant tout seul chez Boaz, et ayant mon épée sous le bras je me vois attaqué au plus] beau clair de lune par V. D. R. Il se dit curieux de voir si mon épée piquait comme ma langue. Je tâche en vain de le calmer lui parlant raison, je diffère à dégainer, malgré qu’il eût l’épée nue à la main, je lui dis qu’il avait tort de prendre en si mauvaise part des badinages, je lui demande pardon, je lui offre de suspendre mon départ pour lui demander pardon au café. Point du tout, il veut me tuer, et pour me persuader à tirer mon épée il me donne un coup de plat. C’est le seul que j’ai reçu dans toute ma vie. Je tire enfin mon épée, et espérant encore de lui faire entendre raison je ferraille en reculant. Il prend cela pour de la peur, et il m’allonge un coup qui me fit dresser les cheveux. Il me perça la cravate à ma gauche, son épée passant outre ; quatre lignes plus en dedans il m’aurait égorgé. J’ai fait avec effroi un saut de côté, et déterminé à le tuer, je l’ai blessé à la poitrine ; et m’en sentant sûr je l’ai invité à finir. Me disant qu’il n’était pas encore mort, et poursuivant comme un furieux, je l’ai touché quatre fois de suite. A mon dernier coup il sauta en arrière me disant qu’il en avait assez, me priant seulement de m’en aller.
Je me suis réjoui lorsque en voulant essuyer mon épée, j’ai vu la pointe très peu teinte. Boaz n’était pas encore couché. Lorsqu’il eut entendu tout le fait, il me conseilla de partir d’abord pour Amsterdam malgré que je l’assurasse que les blessures n’étaient pas mortelles. Ma chaise étant chez le sellier, je suis parti dans une voiture de Boaz laissant l’ordre à mon domestique de partir le lendemain pour me porter mon équipage à Amsterdam à la Seconde Bible où je me suis logé. J’y suis arrivé à midi, et mon domestique arriva au commencement de la nuit. Il ne sut me dire rien de nouveau ; mais ce qui me plut fut qu’on n’en sut rien à Amsterdam que huit jours après. Cette affaire quoique simple aurait pu me faire du tort, car une réputation de bretteur ne vaut rien pour plaire aux négociants avec lesquels on est dans le moment de conclure des bonnes affaires.
Ma première visite fut à M. D. O. en apparence ; mais en substance ce fut Esther qui en reçut l’hommage. La façon dont je m’étais séparé d’elle m’avait rendu ardent. Son père n’y était pas ; je l’ai trouvée à une table où elle écrivait : elle s’amusait à un problème d’arithmétique ; je lui ai fait pour rire deux carrés magiques ; ils lui plurent ; elle me fit voir en revanche des bagatelles que je connaissais, et dont j’ai fait semblant de faire cas. Mon bon Génie me [fit venir dans l’esprit de lui faire la cabale.] » (Histoire de ma vie, II, p. 123-125)

Vol. IV, fol. 95v : Jeu de billard
Jeu de billard

Vol. III, fol. 390v : L'Évasion des Plombs de Venise

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Le jeu est un élément naturel chez le Vénitien, et à côté des nombreux jeux de cartes qu’il pratique, il manifeste ici, outre son goût du pari, sa connaissance du jeu de billard.

Transcription du texte :

« [Je l’ai laissée aussi à onze heures l’assurant que je la verrais] une autre fois avant mon départ. Une princesse de Galitzin née Cantimir m’avait invité à dîner.
Le lendemain j’ai reçu une lettre de Madame d’Urfé qui par une lettre de change sur Boaz m’envoyait 12 m., me disant très noblement que ses actions ne lui coûtant que 60 000 elle ne voulait pas y gagner. Ce présent de cinq cents louis me fit plaisir. Tout le reste de sa lettre était rempli de chimères : elle me disait que son Génie lui avait dit que j’allais retourner à Paris avec un jeune garçon né de l’accouplement philosophique, et qu’elle espérait que j’aurais pitié d’elle. Singulier hasard ! Je riais d’avance de l’effet que ferait dans son âme l’apparition du fils de Thérèse. Boaz me remercia de ce que je me suis contenté qu’il me paye ma lettre de change en ducats. L’or en Hollande est un article de marchandise. Les payements se font, ou en papier, ou en argent blanc. Dans ce moment-là personne ne voulait des ducats parce que l’agio était monté à cinq stübers.
Après avoir dîné avec la princesse Galitzin, je suis allé me mettre en redingote, et je suis allé au café pour lire des gazettes. J’ai vu V. D. R. qui allant commencer une partie de billard me dit à l’oreille que je pouvais parier pour lui. Cette marque d’amitié me fit plaisir. Je l’ai cru sûr de son fait, et j’ai commencé à parier ; mais à la troisième partie perdue, j’ai parié contre sans qu’il s’en aperçût. Trois heures après, il quitta perdant trente ou quarante parties, et croyant que j’eusse toujours parié pour lui il me fit compliment de condoléance. Je l’ai vu surpris quand lui montrant trente ou quarante ducats je lui ai dit me moquant un peu de la confiance qu’il avait dans son propre jeu, que je les avais gagnés pariant contre lui. Tout le billard se moqua de lui ; il n’entendait pas raillerie ; il fut fort ennuyé de mes plaisanteries ; il partit en colère, et un moment après je suis allé chez Thérèse parce que je le lui avais promis. Je devais partir le lendemain pour Amsterdam. Elle attendait V. D. R., mais elle ne l’attendit plus quand je lui ai dit comme, et pourquoi il était parti du billard en colère. Après avoir passé une heure avec Sophie entre mes bras, je l’ai laissée, l’assurant que nous nous reverrions dans trois ou quatre semaines. » 

Vol. III, fol. 390v : L'Évasion des Plombs de Venise
Jeu de billard (suite)

Vol. IV, fol. 95v : Jeu de billard

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Transcription du texte :

« [Retournant tout seul chez Boaz, et ayant mon épée sous le bras je me vois attaqué au plus] beau clair de lune par V. D. R. Il se dit curieux de voir si mon épée piquait comme ma langue. Je tâche en vain de le calmer lui parlant raison, je diffère à dégainer, malgré qu’il eût l’épée nue à la main, je lui dis qu’il avait tort de prendre en si mauvaise part des badinages, je lui demande pardon, je lui offre de suspendre mon départ pour lui demander pardon au café. Point du tout, il veut me tuer, et pour me persuader à tirer mon épée il me donne un coup de plat. C’est le seul que j’ai reçu dans toute ma vie. Je tire enfin mon épée, et espérant encore de lui faire entendre raison je ferraille en reculant. Il prend cela pour de la peur, et il m’allonge un coup qui me fit dresser les cheveux. Il me perça la cravate à ma gauche, son épée passant outre ; quatre lignes plus en dedans il m’aurait égorgé. J’ai fait avec effroi un saut de côté, et déterminé à le tuer, je l’ai blessé à la poitrine ; et m’en sentant sûr je l’ai invité à finir. Me disant qu’il n’était pas encore mort, et poursuivant comme un furieux, je l’ai touché quatre fois de suite. A mon dernier coup il sauta en arrière me disant qu’il en avait assez, me priant seulement de m’en aller.
Je me suis réjoui lorsque en voulant essuyer mon épée, j’ai vu la pointe très peu teinte. Boaz n’était pas encore couché. Lorsqu’il eut entendu tout le fait, il me conseilla de partir d’abord pour Amsterdam malgré que je l’assurasse que les blessures n’étaient pas mortelles. Ma chaise étant chez le sellier, je suis parti dans une voiture de Boaz laissant l’ordre à mon domestique de partir le lendemain pour me porter mon équipage à Amsterdam à la Seconde Bible où je me suis logé. J’y suis arrivé à midi, et mon domestique arriva au commencement de la nuit. Il ne sut me dire rien de nouveau ; mais ce qui me plut fut qu’on n’en sut rien à Amsterdam que huit jours après. Cette affaire quoique simple aurait pu me faire du tort, car une réputation de bretteur ne vaut rien pour plaire aux négociants avec lesquels on est dans le moment de conclure des bonnes affaires.
Ma première visite fut à M. D. O. en apparence ; mais en substance ce fut Esther qui en reçut l’hommage. La façon dont je m’étais séparé d’elle m’avait rendu ardent. Son père n’y était pas ; je l’ai trouvée à une table où elle écrivait : elle s’amusait à un problème d’arithmétique ; je lui ai fait pour rire deux carrés magiques ; ils lui plurent ; elle me fit voir en revanche des bagatelles que je connaissais, et dont j’ai fait semblant de faire cas. Mon bon Génie me [fit venir dans l’esprit de lui faire la cabale.] » (Histoire de ma vie, II, p. 123-125)

Vol. IV, fol. 95v : Jeu de billard
Un couplet de Crébillon fils

Vol. IV, fol. 134v : Un couplet de Crébillon fils

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Transcription du texte :

« [Peu de temps après, le pape étant mort on lui donna pour successeur le Vénitien Rezzonico qui créa d’abord cardinal mon protecteur de Bernis, que le Roi envoya en exil à Soissons deux jours après qu’il lui en donna le bonnet : ainsi me voilà] sans protecteur ; mais assez riche pour ne pas sentir ce malheur. Cet illustre abbé au faîte de la gloire pour avoir détruit tout ce que le cardinal de Richelieu avait fait, pour avoir su de concert avec le prince Kaunitz métamorphoser l’ancienne haine des maisons de Bourbon, et d’Autriche en une heureuse alliance délivrant par là l’Italie des misères de la guerre dont elle devenait le théâtre à toutes les ruptures qui arrivaient entre les deux maisons, ce qui lui mérita la première nomination au cardinalat d’un pape qui étant évêque de Padoue avait connu tout son mérite, ce noble abbé enfin qui mourut l’année passée à Rome particulièrement estimé de Pie VI fut renvoyé de la cour pour avoir dit au roi, qui lui avait demandé là dessus son avis, qu’il ne croyait pas que le prince de Soubise fût l’homme le plus propre à commander ses armées. D’abord que la Pompadour le sut du roi même, elle eut le pouvoir de le précipiter. Sa disgrâce déplut à tout le monde ; mais on s’en consola par des couplets. Nation singulière qui devient insensible à tous les malheurs d’abord que des vers qu’on dit – ou qu’on chante la font rire. On mettait dans mon temps à la Bastille les auteurs d’épigrammes, et de couplets qui frondaient le gouvernement et les ministres ; mais cela n’empêchait pas les beaux esprits de poursuivre à égayer les sociétés, car alors le terme club n’était pas connu, avec leurs satiriques plaisanteries. Un homme, dont j’ai oublié le nom, s’appropria dans ce temps-là les vers suivants, qui étaient de Crébillon le fils, et se laissa mettre à la Bastille plutôt que les désavouer. Ce même Crébillon dit à M. le duc de Choiseul qu’il avait fait ces mêmes vers ; mais qu’il se pouvait que le détenu les eût faits aussi. Ce bon mot de l’auteur du Sopha fit rire, et on ne lui fit rien.


Grand Dieu ! Tout a changé de face.Jupin opine du bonnet,Le Roi Vénus au conseil a pris place, La PompadourPlutus est devenu coquet,M. de BoulogneMercure endosse la cuirasse, Le Mar. de Richelieu Et Mars a le petit collet.
Le duc de Clermont,
abbé de St-Germain-des-Prés »

Vol. IV, fol. 134v : Un couplet de Crébillon fils
Rencontre avec Jean-Jacques Rousseau

Vol. IV, fol. 135 : Rencontre avec Jean-Jacques Rousseau

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Le récit de cette visite à Rousseau, en compagnie de la marquise d’Urfé, en 1758, tranche par sa brièveté, avec celui, si vivant, des rencontres avec Voltaire. Le mémorialiste se montre déconcerté par la personnalité de l’auteur des Confessions.

Transcription du texte :

« L’illustre cardinal de Bernis passa dix ans dans son exil procul negotiis, mais pas heureux, comme je l’ai su de lui-même quinze ans après à Rome. On prétend qu’on a plus de plaisir à être ministre qu’à être roi ; mais, caeteris paribus, je trouve que rien n’est plus fou que cette sentence si j’en fais, comme je dois, l’examen en moi-même. C’est mettre en question si l’indépendance soit, ou non, préférable à la dépendance. Le cardinal ne fut pas rappelé à la cour, car il n’y a pas d’exemple que Louis XV ait jamais rappelé un ministre remercié ; mais à la mort de Rezzonico il dut aller au conclave, et il resta tout le reste de sa vie à Rome en qualité de ministre de France.
Dans ces jours-là, madame d’Urfé ayant envie de connaître J.-J. Rousseau, nous sommes allés à Montmorenci lui faire une visite, lui portant de la musique qu’il copiait merveilleusement bien. On lui payait le double de l’argent qu’on aurait payé à un autre ; mais il se rendait garant qu’on n’y trouverait pas des fautes. Il vivait de cela.
Nous trouvâmes l’homme qui raisonnait juste, qui avait un maintien simple, et modeste ; mais qui ne se distinguait en rien ni par sa personne, ni par son esprit. Nous ne trouvâmes pas ce qu’on appelle un aimable homme. Il nous parut un peu impoli, et il n’a pas fallu davantage pour qu’il paraisse à madame d’Urfé malhonnête. Nous vîmes une femme, dont nous avions déjà entendu parler. Elle ne nous a qu’à peine regardés. Nous retournâmes à Paris riant de la singularité de ce philosophe. Mais voici l’exacte description de la visite que lui fit le prince de Conti père du prince qu’on appelait alors comte de la Marche.
Cet aimable prince va à Montmorenci tout seul exprès pour passer une agréable journée causant avec le philosophe qui était déjà célèbre. Il le trouve dans le parc, il l’aborde, et lui dit qu’il était allé dîner avec lui, et passer la journée causant en pleine liberté.
– Votre Altesse fera mauvaise [chère : je vais dire qu’on mette encore un couvert.
Il va ; il retourne, et après avoir passé deux ou trois heures se promenant avec le prince, il le mène au salon où ils devaient dîner. Le prince, voyant sur la table trois couverts, qui est donc, lui dit-il, le troisième avec lequel vous voulez me faire dîner ? J’ai cru que nous dînerions tête à tête.
– Ce troisième, monseigneur, est un autre moi-même. C’est un être qui n’est ni ma femme, ni ma maîtresse, ni ma servante, ni ma mère, ni ma fille ; et elle est tout cela.
– Je le crois, mon cher ami, mais n’étant venu ici que pour dîner avec vous, je compte de vous laisser dîner avec votre tout. Adieu.] » (Histoire de ma vie, II, p. 182-183)

Vol. IV, fol. 135 : Rencontre avec Jean-Jacques Rousseau
Un couplet de Crébillon fils

Vol. IV, fol. 134v : Un couplet de Crébillon fils

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Transcription du texte :

« [Peu de temps après, le pape étant mort on lui donna pour successeur le Vénitien Rezzonico qui créa d’abord cardinal mon protecteur de Bernis, que le Roi envoya en exil à Soissons deux jours après qu’il lui en donna le bonnet : ainsi me voilà] sans protecteur ; mais assez riche pour ne pas sentir ce malheur. Cet illustre abbé au faîte de la gloire pour avoir détruit tout ce que le cardinal de Richelieu avait fait, pour avoir su de concert avec le prince Kaunitz métamorphoser l’ancienne haine des maisons de Bourbon, et d’Autriche en une heureuse alliance délivrant par là l’Italie des misères de la guerre dont elle devenait le théâtre à toutes les ruptures qui arrivaient entre les deux maisons, ce qui lui mérita la première nomination au cardinalat d’un pape qui étant évêque de Padoue avait connu tout son mérite, ce noble abbé enfin qui mourut l’année passée à Rome particulièrement estimé de Pie VI fut renvoyé de la cour pour avoir dit au roi, qui lui avait demandé là dessus son avis, qu’il ne croyait pas que le prince de Soubise fût l’homme le plus propre à commander ses armées. D’abord que la Pompadour le sut du roi même, elle eut le pouvoir de le précipiter. Sa disgrâce déplut à tout le monde ; mais on s’en consola par des couplets. Nation singulière qui devient insensible à tous les malheurs d’abord que des vers qu’on dit – ou qu’on chante la font rire. On mettait dans mon temps à la Bastille les auteurs d’épigrammes, et de couplets qui frondaient le gouvernement et les ministres ; mais cela n’empêchait pas les beaux esprits de poursuivre à égayer les sociétés, car alors le terme club n’était pas connu, avec leurs satiriques plaisanteries. Un homme, dont j’ai oublié le nom, s’appropria dans ce temps-là les vers suivants, qui étaient de Crébillon le fils, et se laissa mettre à la Bastille plutôt que les désavouer. Ce même Crébillon dit à M. le duc de Choiseul qu’il avait fait ces mêmes vers ; mais qu’il se pouvait que le détenu les eût faits aussi. Ce bon mot de l’auteur du Sopha fit rire, et on ne lui fit rien.


Grand Dieu ! Tout a changé de face.Jupin opine du bonnet,Le Roi Vénus au conseil a pris place, La PompadourPlutus est devenu coquet,M. de BoulogneMercure endosse la cuirasse, Le Mar. de Richelieu Et Mars a le petit collet.
Le duc de Clermont,
abbé de St-Germain-des-Prés »

Vol. IV, fol. 134v : Un couplet de Crébillon fils
Rencontre avec Jean-Jacques Rousseau

Vol. IV, fol. 135 : Rencontre avec Jean-Jacques Rousseau

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Le récit de cette visite à Rousseau, en compagnie de la marquise d’Urfé, en 1758, tranche par sa brièveté, avec celui, si vivant, des rencontres avec Voltaire. Le mémorialiste se montre déconcerté par la personnalité de l’auteur des Confessions.

Transcription du texte :

« L’illustre cardinal de Bernis passa dix ans dans son exil procul negotiis, mais pas heureux, comme je l’ai su de lui-même quinze ans après à Rome. On prétend qu’on a plus de plaisir à être ministre qu’à être roi ; mais, caeteris paribus, je trouve que rien n’est plus fou que cette sentence si j’en fais, comme je dois, l’examen en moi-même. C’est mettre en question si l’indépendance soit, ou non, préférable à la dépendance. Le cardinal ne fut pas rappelé à la cour, car il n’y a pas d’exemple que Louis XV ait jamais rappelé un ministre remercié ; mais à la mort de Rezzonico il dut aller au conclave, et il resta tout le reste de sa vie à Rome en qualité de ministre de France.
Dans ces jours-là, madame d’Urfé ayant envie de connaître J.-J. Rousseau, nous sommes allés à Montmorenci lui faire une visite, lui portant de la musique qu’il copiait merveilleusement bien. On lui payait le double de l’argent qu’on aurait payé à un autre ; mais il se rendait garant qu’on n’y trouverait pas des fautes. Il vivait de cela.
Nous trouvâmes l’homme qui raisonnait juste, qui avait un maintien simple, et modeste ; mais qui ne se distinguait en rien ni par sa personne, ni par son esprit. Nous ne trouvâmes pas ce qu’on appelle un aimable homme. Il nous parut un peu impoli, et il n’a pas fallu davantage pour qu’il paraisse à madame d’Urfé malhonnête. Nous vîmes une femme, dont nous avions déjà entendu parler. Elle ne nous a qu’à peine regardés. Nous retournâmes à Paris riant de la singularité de ce philosophe. Mais voici l’exacte description de la visite que lui fit le prince de Conti père du prince qu’on appelait alors comte de la Marche.
Cet aimable prince va à Montmorenci tout seul exprès pour passer une agréable journée causant avec le philosophe qui était déjà célèbre. Il le trouve dans le parc, il l’aborde, et lui dit qu’il était allé dîner avec lui, et passer la journée causant en pleine liberté.
– Votre Altesse fera mauvaise [chère : je vais dire qu’on mette encore un couvert.
Il va ; il retourne, et après avoir passé deux ou trois heures se promenant avec le prince, il le mène au salon où ils devaient dîner. Le prince, voyant sur la table trois couverts, qui est donc, lui dit-il, le troisième avec lequel vous voulez me faire dîner ? J’ai cru que nous dînerions tête à tête.
– Ce troisième, monseigneur, est un autre moi-même. C’est un être qui n’est ni ma femme, ni ma maîtresse, ni ma servante, ni ma mère, ni ma fille ; et elle est tout cela.
– Je le crois, mon cher ami, mais n’étant venu ici que pour dîner avec vous, je compte de vous laisser dîner avec votre tout. Adieu.] » (Histoire de ma vie, II, p. 182-183)

Vol. IV, fol. 135 : Rencontre avec Jean-Jacques Rousseau
Festin chez l’électeur de Cologne

Vol. IV, fol. 190v : Festin chez l’électeur de Cologne

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Dès la préface d’Histoire de ma vie, Casanova dit aimer les mets aux hauts goûts. Ici, il rappelle le somptueux repas qu’il offre à Bryl, chez l’électeur de Cologne.

Transcription du texte :

« [L’heure du déjeuner était marquée à une heure, mais à midi, j’étais déjà à Bryl. C’est une maison de plaisance de l’Électeur, dont la beauté consiste dans le goût de l’ameublement. C’était une copie de Trianon. J’ai vu dans une grande salle une table pour vingt-quatre personnes ; les couverts de vermeil, les assiettes de porcelaine, et sur le buffet une grande quantité de vaisselle d’argent, et des grands plats de vermeil. Sur deux autres tables à l’autre bout de la salle j’ai vu des bouteilles remplies des vins les plus renommés de toute l’Europe, et des sucreries de toutes les espèces. Lorsque j’ai dit à l’officier que j’étais celui qui faisait les honneurs du déjeuner, il me dit que je me trouverais content, et qu’il était là depuis six heures du matin. Il me dit que l’ambigu en mangeailles ne serait que de vingt-quatre plats ; mais que j’aurais vingt-quatre plats d’huîtres d’Angleterre, et un dessert qui couvrirait toute la table. Voyant une grande quantité de domestiques, je lui ai dit qu’ils n’étaient pas nécessaires ; mais il me dit qu’ils l’étaient parce que les domestiques des convives n’entraient pas. Il me dit] de ne pas m’en mettre en peine car ils le savaient.
J’ai reçu tout mon monde à la portière des voitures n’ayant autre compliment à faire que celui de demander pardon de l’effronterie avec laquelle je m’étais procuré cet honneur. À une heure on servit, et j’ai vu la joie briller dans les beaux yeux de Mme X lorsqu’elle vit la même magnificence qu’aurait étalée l’Électeur. Elle n’ignorait pas qu’on savait que tout cela était fait pour elle ; mais elle était charmée de voir que je ne la distinguais pas des autres. Il y avait vingt-quatre couverts, et malgré que je n’eusse distribué que dix-huit billets les places étaient toutes occupées. Il y avait donc six personnes venues non invitées. Cela me fit plaisir. Je n’ai pas voulu m’asseoir : j’ai servi les dames sautant d’une à l’autre mangeant debout ce qu’elles me donnaient.
Les huîtres d’Angleterre ne finirent qu’à la vingtième bouteille de vins de Champagne. Le déjeuner commença que la compagnie était déjà grise. Ce déjeuner qui comme de raison n’était composé que d’entrées fut un dîner des plus fins. On ne but pas une seule goutte d’eau, car le Rhin, et le Tokai n’en souffrent point. Avant de servir le dessert on mit sur la table un énorme plat de truffes en ragoût. On le vida suivant mon conseil d’y boire par-dessus du marasquin. C’est comme de l’eau, dirent les dames, et elles en burent comme si ç’avait été de l’eau. Le dessert fut magnifique. Tous les portraits des souverains de l’Europe y étaient, on fit des compliments à l’officier qui était là qui, touché de vanité dit que tout cela résistait aux poches, et pour lors on empocha. Le général alors dit une grande bêtise qu’on siffla par une risée générale. Je suis sûr, dit-il, que c’est un tour que l’Électeur nous a joué : S. A. a voulu garder l’incognito, et M. Casanova a très bien servi le prince. Après la grande risée, qui m’a donné le temps de penser. Si l’Électeur, mon général, lui dis-je d’un air modeste, m’avait donné un pareil ordre, je l’aurais obéi ; mais il m’aurait humilié. S. A. voulut me faire une grâce beaucoup plus grande : et la voilà. » 

Vol. IV, fol. 190v : Festin chez l’électeur de Cologne
Festin chez l’électeur de Cologne (suite)

Vol. IV, fol. 191 : Festin chez l’électeur de Cologne

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Transcription du texte :

« En disant cela j’ai mis entre ses mains la tabatière, qui fit deux, ou trois fois le tour de la table. On se leva, et on fut étonné d’avoir passé à table trois heures. Après tous les compliments de saison la belle compagnie partit pour Cologne pour y arriver encore à temps d’aller à la comédie. Très content de cette belle fête, j’ai laissé au brave traiteur vingt ducats pour les domestiques. Il me pria de marquer par lettre ma satisfaction au comte Verità.
Je suis arrivé à Cologne à temps d’aller à la petite pièce. N’ayant point de voiture je suis allé à la salle en chaise à porteurs. Voyant Mme X avec M. de Lastic, je suis allé dans sa loge. Elle me dit d’abord d’un air triste que le Général s’était trouvé si malade qu’il avait dû aller se coucher. Un moment après M. de Lastic nous laissa seuls, et pour lors la charmante femme me fit des compliments qui valaient cent de mes déjeuners. Elle me dit que le général avait trop bu du Tokai, et que c’était un vilain cochon qui avait dit qu’on savait qui j’étais, et qu’il ne me convenait pas de me traiter en prince. Elle lui avait répondu qu’au contraire je les avais traités comme des princes en très humble serviteur. Là-dessus il l’avait insultée.
– Envoyez-le à tous les diables, lui dis-je.
– C’est trop tard. Une femme que vous ne connaissez pas s’en emparerait : je dissimulerais ; mais cela ne me ferait pas plaisir.
– J’entends cela très bien. Que ne suis-je un grand prince ! En attendant je dois vous dire que je suis beaucoup plus malade que Kettler. Je suis à l’extrémité.
– Vous badinez, je crois.
– Je vous parle sérieusement. Les baisers au bal de l’Électeur me firent goûter un nectar d’une étrange espèce. Si vous n’avez pitié de moi je partirai d’ici malheureux pour tout le reste de mes jours.
– Différez votre départ. Laissez Stuttgart. Je pense à vous ; et ce n’est pas ma faute. Croyez que je ne pense pas à vous tromper.
– Ce soir même par exemple, si vous n’aviez pas la voiture du général, et si j’avais la mienne, je pourrais vous conduire chez vous en tout honneur. » (Histoire de ma vie, II, p. 260-26)

Vol. IV, fol. 191 : Festin chez l’électeur de Cologne
Festin chez l’électeur de Cologne

Vol. IV, fol. 190v : Festin chez l’électeur de Cologne

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Dès la préface d’Histoire de ma vie, Casanova dit aimer les mets aux hauts goûts. Ici, il rappelle le somptueux repas qu’il offre à Bryl, chez l’électeur de Cologne.

Transcription du texte :

« [L’heure du déjeuner était marquée à une heure, mais à midi, j’étais déjà à Bryl. C’est une maison de plaisance de l’Électeur, dont la beauté consiste dans le goût de l’ameublement. C’était une copie de Trianon. J’ai vu dans une grande salle une table pour vingt-quatre personnes ; les couverts de vermeil, les assiettes de porcelaine, et sur le buffet une grande quantité de vaisselle d’argent, et des grands plats de vermeil. Sur deux autres tables à l’autre bout de la salle j’ai vu des bouteilles remplies des vins les plus renommés de toute l’Europe, et des sucreries de toutes les espèces. Lorsque j’ai dit à l’officier que j’étais celui qui faisait les honneurs du déjeuner, il me dit que je me trouverais content, et qu’il était là depuis six heures du matin. Il me dit que l’ambigu en mangeailles ne serait que de vingt-quatre plats ; mais que j’aurais vingt-quatre plats d’huîtres d’Angleterre, et un dessert qui couvrirait toute la table. Voyant une grande quantité de domestiques, je lui ai dit qu’ils n’étaient pas nécessaires ; mais il me dit qu’ils l’étaient parce que les domestiques des convives n’entraient pas. Il me dit] de ne pas m’en mettre en peine car ils le savaient.
J’ai reçu tout mon monde à la portière des voitures n’ayant autre compliment à faire que celui de demander pardon de l’effronterie avec laquelle je m’étais procuré cet honneur. À une heure on servit, et j’ai vu la joie briller dans les beaux yeux de Mme X lorsqu’elle vit la même magnificence qu’aurait étalée l’Électeur. Elle n’ignorait pas qu’on savait que tout cela était fait pour elle ; mais elle était charmée de voir que je ne la distinguais pas des autres. Il y avait vingt-quatre couverts, et malgré que je n’eusse distribué que dix-huit billets les places étaient toutes occupées. Il y avait donc six personnes venues non invitées. Cela me fit plaisir. Je n’ai pas voulu m’asseoir : j’ai servi les dames sautant d’une à l’autre mangeant debout ce qu’elles me donnaient.
Les huîtres d’Angleterre ne finirent qu’à la vingtième bouteille de vins de Champagne. Le déjeuner commença que la compagnie était déjà grise. Ce déjeuner qui comme de raison n’était composé que d’entrées fut un dîner des plus fins. On ne but pas une seule goutte d’eau, car le Rhin, et le Tokai n’en souffrent point. Avant de servir le dessert on mit sur la table un énorme plat de truffes en ragoût. On le vida suivant mon conseil d’y boire par-dessus du marasquin. C’est comme de l’eau, dirent les dames, et elles en burent comme si ç’avait été de l’eau. Le dessert fut magnifique. Tous les portraits des souverains de l’Europe y étaient, on fit des compliments à l’officier qui était là qui, touché de vanité dit que tout cela résistait aux poches, et pour lors on empocha. Le général alors dit une grande bêtise qu’on siffla par une risée générale. Je suis sûr, dit-il, que c’est un tour que l’Électeur nous a joué : S. A. a voulu garder l’incognito, et M. Casanova a très bien servi le prince. Après la grande risée, qui m’a donné le temps de penser. Si l’Électeur, mon général, lui dis-je d’un air modeste, m’avait donné un pareil ordre, je l’aurais obéi ; mais il m’aurait humilié. S. A. voulut me faire une grâce beaucoup plus grande : et la voilà. » 

Vol. IV, fol. 190v : Festin chez l’électeur de Cologne
Festin chez l’électeur de Cologne (suite)

Vol. IV, fol. 191 : Festin chez l’électeur de Cologne

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Transcription du texte :

« En disant cela j’ai mis entre ses mains la tabatière, qui fit deux, ou trois fois le tour de la table. On se leva, et on fut étonné d’avoir passé à table trois heures. Après tous les compliments de saison la belle compagnie partit pour Cologne pour y arriver encore à temps d’aller à la comédie. Très content de cette belle fête, j’ai laissé au brave traiteur vingt ducats pour les domestiques. Il me pria de marquer par lettre ma satisfaction au comte Verità.
Je suis arrivé à Cologne à temps d’aller à la petite pièce. N’ayant point de voiture je suis allé à la salle en chaise à porteurs. Voyant Mme X avec M. de Lastic, je suis allé dans sa loge. Elle me dit d’abord d’un air triste que le Général s’était trouvé si malade qu’il avait dû aller se coucher. Un moment après M. de Lastic nous laissa seuls, et pour lors la charmante femme me fit des compliments qui valaient cent de mes déjeuners. Elle me dit que le général avait trop bu du Tokai, et que c’était un vilain cochon qui avait dit qu’on savait qui j’étais, et qu’il ne me convenait pas de me traiter en prince. Elle lui avait répondu qu’au contraire je les avais traités comme des princes en très humble serviteur. Là-dessus il l’avait insultée.
– Envoyez-le à tous les diables, lui dis-je.
– C’est trop tard. Une femme que vous ne connaissez pas s’en emparerait : je dissimulerais ; mais cela ne me ferait pas plaisir.
– J’entends cela très bien. Que ne suis-je un grand prince ! En attendant je dois vous dire que je suis beaucoup plus malade que Kettler. Je suis à l’extrémité.
– Vous badinez, je crois.
– Je vous parle sérieusement. Les baisers au bal de l’Électeur me firent goûter un nectar d’une étrange espèce. Si vous n’avez pitié de moi je partirai d’ici malheureux pour tout le reste de mes jours.
– Différez votre départ. Laissez Stuttgart. Je pense à vous ; et ce n’est pas ma faute. Croyez que je ne pense pas à vous tromper.
– Ce soir même par exemple, si vous n’aviez pas la voiture du général, et si j’avais la mienne, je pourrais vous conduire chez vous en tout honneur. » (Histoire de ma vie, II, p. 260-26)

Vol. IV, fol. 191 : Festin chez l’électeur de Cologne
Entretien de Casanova avec Voltaire

Vol. V, fol. 105v : Entretien avec Voltaire

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Casanova multiplie les rencontres avec les célébrités. Au début de juillet 1760, il rencontre Voltaire à plusieurs reprises. Les entretiens commencent par un festival où les deux hommes rivalisent de brio, pour se terminer en désaccord. Casanova consigne aussitôt dans ses capitulaires le récit de ses visites, remarquable témoignage de la vie aux Délices, des dîners aux parties de trictrac avec le Père Adam ou aux propos de Voltaire, de Mme Denis, ou de visiteurs.

Transcription du texte :

« [Voltaire] Quel est le poète italien que vous aimez le plus ?
L’Arioste ; et je ne peux pas dire que je l’aime plus que les autres, car je n’aime que lui. Je les ai cependant lus tous. Quand j’ai lu, il y quinze ans, le mal que vous en dites, j’ai d’abord dit que vous vous rétracteriez quand vous l’auriez lu. […]
Ce fut dans ce moment-là que Voltaire m’étonna.
Il me récita par cœur les deux grands morceaux du trente-quatrième et du trente-cinquième chant de ce divin poète, où il parle de la conversation qu’Astolphe eut avec l’apôtre St Jean, sans jamais manquer un vers, sans prononcer un seul mot qui ne fût très exact en prosodie ; il m’en releva les beautés avec des réflexions de véritable grand homme. On n’aurait pu s’attendre à quelque chose davantage du plus sublime de tous les glossateurs italiens. Je l’ai écouté sans respirer, sans clignoter une seule fois, désirant en vain de le trouver en faute ; j’ai dit me tournant à la compagnie que j’étais excédé de surprise, et que j’informerai toute l’Italie de ma juste merveille.
Toute l’Europe, me dit-il, sera informée de moi-même de la très humble réparation que je dois au plus grand génie qu’elle ait produit.
Insatiable d’éloge, il me donna le lendemain sa traduction de la stance de l’Arioste Quindi avvien che tra principi, e signori.
La voici :
Les papes, les césars apaisant leur querelle
Jurent sur l’Évangile une paix éternelle ;
Vous les voyez demain l’un de l’autre ennemis ;
C’était pour se tromper qu’ils s’étaient réunis :
Nul serment n’est gardé, nul accord n’est sincère ;
Quand la bouche a parlé, le cœur dit le contraire.
Du ciel qu’ils attestaient ils bravaient le courroux,
L’intérêt est le dieu qui les gouverne tous. 

À la fin du récit qui attira à M. de Voltaire les applaudissements de tous les assistants, malgré qu’aucun d’eux n’entendît l’italien, madame Denis sa nièce me demanda si je croyais que le grand morceau que son oncle avait déclamé fût un des plus beaux du grand poète.
– Oui madame ; mais non pas le plus beau.
– On a donc prononcé sur le plus beau ?
– Il fallait bien : sans cela on n’aurait pas fait l’apothéose du seigneur Lodovico.
– On l’a donc sanctifié : je ne le savais pas.
Tous les rieurs alors, Voltaire le premier, furent pour madame Denis, moi excepté, qui gardais le plus grand sérieux. Voltaire, piqué de mon sérieux, je sais, me dit-il pourquoi vous ne riez pas. Vous prétendez que ce soit en force d’un morceau plus qu’humain qu’on l’a appelé divin.
– Précisément.
– Quel est-il donc ?
– Les trente-six stances dernières du vingt-troisième chant, qui font la description mécanique de la façon dont Roland devint fou. Depuis que le monde existe, personne n’a su comment on devient fou, l’Arioste excepté, qui a pu l’écrire, et qui vers la fin de sa vie devint fou aussi. Ces stances, je suis sûr, vous ont fait trembler : elles font horreur.
– Je m’en souviens : elles font devenir l’amour épouvantable. Il me tarde de les relire.
– Monsieur aura peut-être la complaisance de nous les réciter, dit madame Denis donnant un fin coup d’œil à son oncle.
– Pourquoi non ? madame, si vous avez la bonté de m’écouter.
– Vous vous êtes donc donné la peine de les apprendre par cœur ?
– Ayant lu l’Arioste deux ou trois fois par an depuis l’âge de quinze ans, il s’est placé tout dans ma mémoire sans que je me donne la moindre peine, et pour ainsi dire malgré moi, ses [généalogies exceptées, et ses tirades historiques, qui fatiguent l’esprit sans intéresser le cœur. Le seul Horace m’est resté tout dans l’âme sans rien excepter, malgré les vers souvent trop prosaïques de ses Épîtres.
– Passe pour Horace, ajouta Voltaire ; mais pour l’Arioste c’est beaucoup, car il s’agit de quarante-six grands chants.
– Dites cinquante un.
Voltaire devint muet.] »

Histoire de ma vie, II, p. 401-405.

Vol. V, fol. 105v : Entretien avec Voltaire
Entretien avec Voltaire (suite)

Vol. V, fol. 106 : Entretien avec Voltaire

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Transcription du texte :

« À la fin du récit qui attira à M. de Voltaire les applaudissements de tous les assistants, malgré qu’aucun d’eux n’entendît l’italien, madame Denis sa nièce me demanda si je croyais que le grand morceau que son oncle avait déclamé fût un des plus beaux du grand poète.
– Oui madame ; mais non pas le plus beau.
– On a donc prononcé sur le plus beau ?
– Il fallait bien : sans cela on n’aurait pas fait l’apothéose du seigneur Lodovico.
– On l’a donc sanctifié : je ne le savais pas.
Tous les rieurs alors, Voltaire le premier, furent pour madame Denis, moi excepté, qui gardais le plus grand sérieux. Voltaire, piqué de mon sérieux, je sais, me dit-il pourquoi vous ne riez pas. Vous prétendez que ce soit en force d’un morceau plus qu’humain qu’on l’a appelé divin.
– Précisément.
– Quel est-il donc ?
– Les trente-six stances dernières du vingt-troisième chant, qui font la description mécanique de la façon dont Roland devint fou. Depuis que le monde existe, personne n’a su comment on devient fou, l’Arioste excepté, qui a pu l’écrire, et qui vers la fin de sa vie devint fou aussi. Ces stances, je suis sûr, vous ont fait trembler : elles font horreur.
– Je m’en souviens : elles font devenir l’amour épouvantable. Il me tarde de les relire.
– Monsieur aura peut-être la complaisance de nous les réciter, dit madame Denis donnant un fin coup d’œil à son oncle.
– Pourquoi non ? madame, si vous avez la bonté de m’écouter.
– Vous vous êtes donc donné la peine de les apprendre par cœur ?
– Ayant lu l’Arioste deux ou trois fois par an depuis l’âge de quinze ans, il s’est placé tout dans ma mémoire sans que je me donne la moindre peine, et pour ainsi dire malgré moi, ses [généalogies exceptées, et ses tirades historiques, qui fatiguent l’esprit sans intéresser le cœur. Le seul Horace m’est resté tout dans l’âme sans rien excepter, malgré les vers souvent trop prosaïques de ses Épîtres.
– Passe pour Horace, ajouta Voltaire ; mais pour l’Arioste c’est beaucoup, car il s’agit de quarante-six grands chants.
– Dites cinquante un.
Voltaire devint muet.] » (Histoire de ma vie, II, p. 401-405)

Vol. V, fol. 106 : Entretien avec Voltaire
Entretien de Casanova avec Voltaire

Vol. V, fol. 105v : Entretien avec Voltaire

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Casanova multiplie les rencontres avec les célébrités. Au début de juillet 1760, il rencontre Voltaire à plusieurs reprises. Les entretiens commencent par un festival où les deux hommes rivalisent de brio, pour se terminer en désaccord. Casanova consigne aussitôt dans ses capitulaires le récit de ses visites, remarquable témoignage de la vie aux Délices, des dîners aux parties de trictrac avec le Père Adam ou aux propos de Voltaire, de Mme Denis, ou de visiteurs.

Transcription du texte :

« [Voltaire] Quel est le poète italien que vous aimez le plus ?
L’Arioste ; et je ne peux pas dire que je l’aime plus que les autres, car je n’aime que lui. Je les ai cependant lus tous. Quand j’ai lu, il y quinze ans, le mal que vous en dites, j’ai d’abord dit que vous vous rétracteriez quand vous l’auriez lu. […]
Ce fut dans ce moment-là que Voltaire m’étonna.
Il me récita par cœur les deux grands morceaux du trente-quatrième et du trente-cinquième chant de ce divin poète, où il parle de la conversation qu’Astolphe eut avec l’apôtre St Jean, sans jamais manquer un vers, sans prononcer un seul mot qui ne fût très exact en prosodie ; il m’en releva les beautés avec des réflexions de véritable grand homme. On n’aurait pu s’attendre à quelque chose davantage du plus sublime de tous les glossateurs italiens. Je l’ai écouté sans respirer, sans clignoter une seule fois, désirant en vain de le trouver en faute ; j’ai dit me tournant à la compagnie que j’étais excédé de surprise, et que j’informerai toute l’Italie de ma juste merveille.
Toute l’Europe, me dit-il, sera informée de moi-même de la très humble réparation que je dois au plus grand génie qu’elle ait produit.
Insatiable d’éloge, il me donna le lendemain sa traduction de la stance de l’Arioste Quindi avvien che tra principi, e signori.
La voici :
Les papes, les césars apaisant leur querelle
Jurent sur l’Évangile une paix éternelle ;
Vous les voyez demain l’un de l’autre ennemis ;
C’était pour se tromper qu’ils s’étaient réunis :
Nul serment n’est gardé, nul accord n’est sincère ;
Quand la bouche a parlé, le cœur dit le contraire.
Du ciel qu’ils attestaient ils bravaient le courroux,
L’intérêt est le dieu qui les gouverne tous. 

À la fin du récit qui attira à M. de Voltaire les applaudissements de tous les assistants, malgré qu’aucun d’eux n’entendît l’italien, madame Denis sa nièce me demanda si je croyais que le grand morceau que son oncle avait déclamé fût un des plus beaux du grand poète.
– Oui madame ; mais non pas le plus beau.
– On a donc prononcé sur le plus beau ?
– Il fallait bien : sans cela on n’aurait pas fait l’apothéose du seigneur Lodovico.
– On l’a donc sanctifié : je ne le savais pas.
Tous les rieurs alors, Voltaire le premier, furent pour madame Denis, moi excepté, qui gardais le plus grand sérieux. Voltaire, piqué de mon sérieux, je sais, me dit-il pourquoi vous ne riez pas. Vous prétendez que ce soit en force d’un morceau plus qu’humain qu’on l’a appelé divin.
– Précisément.
– Quel est-il donc ?
– Les trente-six stances dernières du vingt-troisième chant, qui font la description mécanique de la façon dont Roland devint fou. Depuis que le monde existe, personne n’a su comment on devient fou, l’Arioste excepté, qui a pu l’écrire, et qui vers la fin de sa vie devint fou aussi. Ces stances, je suis sûr, vous ont fait trembler : elles font horreur.
– Je m’en souviens : elles font devenir l’amour épouvantable. Il me tarde de les relire.
– Monsieur aura peut-être la complaisance de nous les réciter, dit madame Denis donnant un fin coup d’œil à son oncle.
– Pourquoi non ? madame, si vous avez la bonté de m’écouter.
– Vous vous êtes donc donné la peine de les apprendre par cœur ?
– Ayant lu l’Arioste deux ou trois fois par an depuis l’âge de quinze ans, il s’est placé tout dans ma mémoire sans que je me donne la moindre peine, et pour ainsi dire malgré moi, ses [généalogies exceptées, et ses tirades historiques, qui fatiguent l’esprit sans intéresser le cœur. Le seul Horace m’est resté tout dans l’âme sans rien excepter, malgré les vers souvent trop prosaïques de ses Épîtres.
– Passe pour Horace, ajouta Voltaire ; mais pour l’Arioste c’est beaucoup, car il s’agit de quarante-six grands chants.
– Dites cinquante un.
Voltaire devint muet.] »

Histoire de ma vie, II, p. 401-405.

Vol. V, fol. 105v : Entretien avec Voltaire
Entretien avec Voltaire (suite)