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L'écriture grecque

Monnaie de Tyr : Démétrios Ier
Monnaie de Tyr : Démétrios Ier

© Bibliothèque nationale de France

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Dérivé de l'alphabet phénicien, l'alphabet grec se singularise par la notation des voyelles. Il est la matrice de l'alphabet étrusque, et donc latin.

Naissance de l'alphabet grec

Après avoir ignoré l'écriture, les Hellènes, venus du Nord, se sont installés vers 900-800 av. J.-C. dans la région géographique actuelle des Balkans ; ils ont emprunté dans un premier temps un système d'écriture syllabique d'origine crétoise, peu pratique pour transcrire leur langue ; après des tâtonnements plus ou moins infructueux, c'est l'alphabet phénicien qu'ils ont adopté en définitive. Cette écriture sémitique consonantique n'offrait pas beaucoup de possibilités pour la transcription des nombreuses voyelles du grec ; la représentation graphique des signes a été conservée, leur forme perfectionnée, mais les symboles ne correspondaient plus aux phonèmes que transcrivait l'écriture sémitique : en revanche, le nom du signe a été retenu ; ainsi est née la voyelle alpha, a, empruntée à la consonne aleph de l'alphabet sémitique, désignant le bœuf ; puis les voyelles e, o et u (epsilon, omikron, upsilon). Les voyelles i et o (iota et omega) et les consonnes f, c, ps (phi, khi, psi) ont été inventées plus tard. Au début, les signes s'écrivaient de droite à gauche, puis le sens de l'écriture a été inversé de gauche à droite, en passant par l'intermédiaire du boustrophédon (c'est-à-dire que l'on écrivait une ligne dans un sens et la suivante dans l'autre, comme le bœuf en labourant fait des allers et retours d'un bout à l'autre du champ).

L'écriture, outil politique et intellectuel

Cette évolution s'est faite avec le temps ; au 4e siècle av. J.-C., les divers types d'écritures qui s'étaient répandus à travers le monde grec se sont unifiés autour de l'alphabet choisi par Athènes, l'alphabet ionien.
L'alphabet classique comporte vingt-quatre signes, consonnes et voyelles, grâce auxquelles les éléments phoniques d'un mot sont représentés ; on est donc capable, si l'on a appris la valeur phonétique de chaque caractère, de prononcer une phrase même si on ne comprend pas la langue. Au début, les mots étaient écrits sans séparation ; plus tard, on les a séparés les uns des autres et on a pratiqué l'accentuation.

L'écriture grecque a une longue histoire ; la version grecque de la Bible par les Septante a été achevée en milieu alexandrin au 1er siècle av. J.-C. ; liée ensuite très tôt au christianisme (les premiers Évangiles ont été consignés en grec), elle se prolonge avec l'histoire de l'Empire byzantin.

Le scribe au cœur des rites civiques

Dans sa simplicité et sa précision, l'alphabet grec tel qu'il est constitué au 7e siècle av. J.-C. est un instrument efficace de notation de la parole et de la pensée. Mais loin de n'être qu'un outil de mémorisation, l'écriture joue en Grèce entre le 7e et le 5e siècle av. J.-C. un rôle décisif, à la fois dans la constitution d'un espace de débat démocratique et dans l'invention de nouveaux objets intellectuels.

Almageste de Claude Ptolémée
Almageste de Claude Ptolémée |

© Bibliothèque nationale de France

L'écriture dans la cité

Vers 650 av. J.-C., l'écrit fait son entrée dans la cité et commence, sous une forme monumentale, à jouer un rôle central dans la conduite des affaires de l'État. Avec Solon, les lois de la cité sont mises par écrit et rendues publiques, visibles et lisibles, au centre même de l'espace public : nul n'est censé ignorer la loi. À l'imposition de la tyrannie succède l'autorité des lois. Elles sont écrites sur des tables de pierre en lettres géométriques peintes le plus souvent en couleurs vives et réparties,à partir du milieu du 5e siècle av. J.-C., lorsque lapicides et maîtres graveurs inventent le style appelé « stoichédon », selon un quadrillage parfait où lignes horizontales et verticales se recoupent à angles droits dessinant un damier. Elles sont dressées dans le Prytanée, lieu de la décision politique, ou gravées sur les parois des sanctuaires. La publicité donnée à la loi dans les endroits les plus en vue de la cité fait de l'écrit la base même de la démocratie et permet à tout citoyen de prendre connaissance des décisions de la cité et d'exercer un contrôle sur les modalités de leur application.
L'histoire politique de la Grèce ancienne est intimement liée aux développements de l'écriture. Ainsi, en 403 av. J.-C. à Athènes, la chute des Trente Tyrans et le rétablissement de la démocratie coïncident avec l'adoption par la Grèce d'un modèle unique d'alphabet: l'alphabet ionien. Son essor repose sur une large alphabétisation des citoyens. C'est dans un souci de non-intervention de l'État que la mise en œuvre du système scolaire est laissée à l'initiative privée : l'écriture en Grèce ne fera pas l'objet d'une confiscation par le pouvoir.
À l'inverse des modèles hittite ou créto-mycénien, qui consacrent la mainmise du pouvoir sur l'écriture, c'est, en Grèce, l'écriture qui prend possession de la cité et en fait un lieu privilégié d'échange, de débat, de déploiement des savoirs. La pratique de l'ostracisme illustre bien le rôle indispensable de l'écriture dans le fonctionnement de la démocratie : chaque citoyen en effet pouvait une fois par an écrire sur un tesson, ou ostracon, le nom d'un personnage qui, d'après lui, prenait trop d'importance dans la vie publique. Si le même nom apparaissait plus de six mille fois, on éloignait d'Athènes pour dix ans l'intéressé. De cette manière, la cité se trouvait garantie par l'écriture du retour de la tyrannie.

Dans le domaine juridique, l'écriture des lois bouleverse l'exercice traditionnel du droit: il se fait plus précis et moins arbitraire dès lors que les peines correspondant aux délits sont écrites et par là même immuables. Tout citoyen peut consulter décrets et lois, et poursuivre ceux qui ne s'y conforment pas. Devant la loi écrite, tous les citoyens sont égaux en droit.

L'outil de la science

Dans le domaine intellectuel, l'écriture permet l'invention de nouveaux objets et ce notamment dans trois domaines: la géométrie, la géographie et la médecine, c'est-à-dire trois disciplines qui mettent au centre l'activité graphique.
C'est à partir de l'écriture que la géométrie construit ses opérations et ses instruments.
C'est en osant dessiner la terre habitée qu'Anaximandre entreprend de penser le monde à travers une figure géométrique : « Produit entièrement graphique, la carte permet à l'œil et à la mémoire de maîtriser en une figure miniaturisée des informations autrement trop abondantes et trop disséminées » (Marcel Detienne, Les Savoirs de l'écriture dans la Grèce ancienne). C'est en écrivant que les disciples d'Hippocrate peuvent décrire, classer et corréler les symptômes, et entrer dans l'ordre de la mesure et de l'exactitude.

Dans sa simplicité, l'outil alphabétique rend l'écriture accessible à la majorité des citoyens. Sa réalisation graphique est l'œuvre des lapicides et des scribes. Les lettres gravées au ciseau dans la pierre sont préalablement dessinées au pinceau après qu'a été établie la « réglure », c'est-à-dire le quadrillage régulier de toute la surface. Elles sont ensuite peintes au minium, mais parfois aussi en plusieurs couleurs. L'importance politique et sociale de l'écriture se mesure aux privilèges et aux marques d'honneur dont les scribes font l'objet: ainsi à Athènes, au 6e siècle av. J.-C., le scribe donne son nom à l'année, il marche en tête avec les premiers magistrats de la cité dans les sacrifices et les processions... Il gère les affaires publiques, celles des dieux aussi bien que celles des hommes: dans la législation établie par Solon, en effet, lois sacrées et règles de la vie civile cohabitent et les questions concernant le culte sont débattues à l'Assemblée, souvent même elles y sont prioritaires.
L'écriture a en effet dans la Grèce ancienne une fonction religieuse importante, même si son origine purement humaine, aux antipodes du modèle théocratique d'Israël, ne fait nullement intervenir la puissance des dieux. Les textes de certaines décisions officielles déposées dans les sanctuaires sont placés sous la protection des dieux. Leur mise en dépôt auprès du dieu les place hors d'atteinte. Ainsi, les sanctuaires de Delphes conservent les actes d'affranchissement des esclaves, le dieu y apparaît comme partie contractante fictive, la vente de l'esclave s'effectuant directement du maître au dieu.
L'écriture peut enfin avoir une fonction magique: certains textes présentent des séquences de lettres incompréhensibles et sont manifestement cryptés; d'autres, inscrits sur des plaquettes de plomb, sont enfouis dans le sol pour envoûter à distance leur victime. Enfin, la dimension artistique est loin d'être absente. Le verbe graphein qui signifie « écrire » désigne aussi l'acte de peindre. L'écriture, à travers stèles, sculptures, monnaies ou mosaïques, est souvent associée à un projet décoratif. Il arrive même dans certaines inscriptions que le souci d'harmonie l'emporte sur le souci d'information.

Postérité de l'alphabet grec

Coptes, Goths, Slaves

L'alphabet grec va servir de modèle à d'autres peuples de langues indo-européennes (ou caucasiennes). Sa propagation suit les conquêtes d'Alexandre le Grand et l'expansion du christianisme. Emprunté par les Égyptiens vers le 3e siècle avant notre ère pour noter leur langue à son ultime stade, il donne l'écriture copte.

Évangile de Jean
Évangile de Jean |

© Bibliothèque nationale de France

Stèle votive
Stèle votive |

Bibliothèque nationale de France


Au 4e siècle apr. J.-C., Wulfila, évêque d'origine cappadocienne, convertit les Goths et traduit la Bible en mettant au point, à partir des lettres grecques, l'alphabet gothique. Les Arméniens et les Géorgiens, devenus chrétiens, créent au début du 5e siècle leur propre alphabet, partiellement inspiré du grec, pour transcrire dans leur langue respective les textes sacrés, écrits jusque-là en grec et en syriaque. La tradition attribue à l'évêque Mesrop l'invention des deux alphabets.

Au 9e siècle, les moines Cyrille et Méthode évangélisent les Slaves et deux écritures apparaissent dans les textes liturgiques : le glagolitique, dont certains caractères complémentaires du grec viendraient de l'hébreu, et le cyrillique, qui dériverait du glagolitique. À partir du 13e siècle, les orthodoxes slaves n'utiliseront plus que le cyrillique.

De l'alphabet grec à l'alphabet latin

En Toscane, à partir des 6 e et 5e siècles av. J.-C., la civilisation étrusque s'est peu à peu éclipsée devant Rome. Si la langue des Étrusques reste encore mal connue, on sait que leur écriture, issue directement de l'alphabet archaïque grec de type occidental, a servi aux Romains vers le 4e siècle av. J.-C. pour créer leur propre alphabet.
Au 3e siècle av. J.-C., cet alphabet comportait dix-neuf lettres. Le G fut créé à partir du C ; vers le 1er siècle av. J.-C., on a emprunté directement au grec les lettres X, Y et Z.
Grâce à la puissance de l'Empire romain, cet alphabet s'est imposé sur une vaste aire géographique. Il se déployait sur divers supports : inscriptions sur pierre, terre cuite, métal, papyrus. Peu de documents sur papyrus nous sont parvenus directement de l'Antiquité grecque et latine ; c'est grâce à des copies dont les plus anciennes remontent au 4e siècle de notre ère que les textes ont été conservés ; beaucoup ont été perdus.
Depuis le 19e siècle, on a découvert en Égypte des papyrus latins qui, bien qu'en petit nombre, renouvellent l'histoire de la papyrologie.

Antiphonaire grec sur parchemin palimpseste
Antiphonaire grec sur parchemin palimpseste |

© Bibliothèque nationale de France

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