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Molière, ou la réussite absolue

Portrait de Molière, d'après un dessin de Mignard
Portrait de Molière, d'après un dessin de Mignard

© Bibliothèque nationale de France

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Aux yeux de ses contemporains, mais également au vu de la postérité, la trajectoire et l’œuvre de Jean-Baptiste Poquelin dit Molière tiennent du prodige. Comment peut-on être comédien, chef de troupe et surtout auteur dramatique, le tout simultanément et à un niveau d’excellence inouï ?

Acteur comique de génie, Molière connaît une célébrité extraordinaire grâce à un jeu scénique inspiré de la commedia dell’arte, qui relègue aux oubliettes ce qu’on avait l’habitude de voir sur les scènes françaises. Entrepreneur de spectacles hors pair, il parvient à imposer sa troupe dans un milieu fermé à la concurrence, puis à lui créer une réputation qui en fait le divertissement le plus convoité de Paris.
Fils d’un prestataire de services évoluant dans l’orbite de la cour (le tapissier Jean Poquelin), il parvient à s’imposer comme une figure de premier plan du royaume, affichant sa proximité avec Louis XIV, et à accumuler en quelques années une fortune impressionnante.

Molière dans le rôle de César pour La Mort de Pompée de Pierre Corneille
Molière dans le rôle de César pour La Mort de Pompée de Pierre Corneille |

© Comédie-Française

Et surtout, ce comédien qui a réussi comme aucun autre avant lui s’affirme, au cours de la décennie de 1660, comme un auteur de pièces de théâtre, lesquelles, après avoir passé pour des pochades (Les Précieuses ridicules, 1659), sont bientôt reconnues comme des œuvres d’une audace inouïe (L’École des femmes), puis comme des chefs d’œuvre de l’art dramatique qui en font l’équivalent des plus hautes réalisations de l’Antiquité (Molière sera rapidement qualifié de Térence français). À cela s’ajoute une réputation bientôt acquise de « bel esprit » (autrement dit, d’intellectuel à la mode), capable de réaliser une traduction (disparue) du De natura rerum du poète latin Lucrèce, aussi bien qu’un poème de 366 alexandrins sur la fresque qui orne la coupole du Val-de-Grâce à Paris (La Gloire du Val-de-Grâce, 1668). Enfin, dès sa mort, survenue inopinément en 1673 à l’issue d’une représentation du Malade imaginaire, ce prodige de son temps est reconnu comme un des auteurs majeurs de l’époque moderne, et se voit accorder un statut de « classique », qui ne sera jamais plus remis en cause.

Un sens inné de l’entreprise et de l’innovation

Cette réussite exceptionnelle, unique dans l’histoire du théâtre européen par son étendue et sa diversité, se fonde sur des qualités qui se sont progressivement révélées au long d’un parcours étonnant. Dès l’âge de vingt ans, Molière se lance dans la carrière théâtrale et se trouve bientôt à la tête de la troupe parisienne de L’Illustre Théâtre, qui l’a accueilli. À la suite d’investissements hasardeux, l’entreprise se termine par la faillite, mais le succès n’en est pas moins rapidement au rendez-vous : quittant Paris, Molière et ses camarades s’affirment comme la troupe itinérante la plus réputée de France et sont amenés à jouer dans les lieux les plus prestigieux du royaume. Cette réputation flatteuse permet aux comédiens d’obtenir la protection du frère du roi, par l’entremise duquel ils se voient attribuer un établissement fixe à Paris en 1658. Dès lors, Molière ne quittera plus la capitale, où le succès de sa troupe ira grandissant, au grand dam des concurrents.

Charles Courtry d’après Jacques Leman, frontispice pour Les Précieuses ridicules, de Molière, 1883
Charles Courtry d’après Jacques Leman, frontispice pour Les Précieuses ridicules, de Molière, 1883 |

© Bibliothèque nationale de France

Après quelques mois déjà, il propose une pièce qui ne ressemble à rien de ce qu’on était accoutumé à voir dans les théâtres de la capitale : à la manière de nos humoristes actuels, Les Précieuses ridicules parodient, en les déformant, les pratiques sociales et l’univers de référence du public. La vie d’un salon est représentée de manière caricaturale, en prétextant de mauvaises imitatrices, pour le plus grand amusement des spectateurs, séduits par cette version cocasse de leurs propres usages. Les Fâcheux (1661) exploitent à fond le filon : Molière devient le spécialiste du « portrait » de ses contemporains. Mais il ne se contente pas de jouer sur des effets de ressemblance de mœurs. L’École des maris, puis L’École des femmes, transposent les mêmes procédés sur le terrain des valeurs : la délicate question de la condition féminine fait l’objet d’un traitement grotesque appelant la réaction amusée et scandalisée du public. Dès ce moment, la provocation est au cœur de la création moliéresque : Le Tartuffe s’aventure à montrer la foi religieuse sous un jour peu reluisant, Amphitryon fait de la sexualité un sujet de théâtre, L’Avare s’amuse à dévoiler le rôle nouveau de l’argent dans la société louisquatorzienne, L’Amour médecin dénonce, au travers de l’exemple de la médecine, l’omnipotence des discours d’autorité savante. À chaque fois sont mises en œuvre des stratégies de publicité qui témoignent d’un sens aigu de l’événement théâtral, ainsi que le révèle en particulier la fausse querelle créée autour de L’École des femmes.

La voie musicale

En parallèle, Molière, dès le début des années 1660, s’attache à entremêler ses spectacles de séquences chantées et dansées. Entre 1661 (Les Fâcheux) et 1673 (Le Malade imaginaire), il tentera plusieurs formules différentes, en collaboration étroite avec Jean-Baptiste Lully, puis avec Marc-Antoine Charpentier : insertion d’intermèdes plus ou moins liés à l’intrigue théâtrale, imbrication jusqu’à la fusion (Le Bourgeois gentilhomme), avec des niveaux de réalisation différents, du petit divertissement de Carnaval (L’Amour médecin) au grand spectacle destiné à concurrencer l’opéra naissant (Psyché), et selon des formules chorégraphiques elles-mêmes diverses en fonction des variétés du ballet de cour. Le tropisme musical de Molière l’amènera non seulement à renouveler continuellement les formes dramaturgiques de ses spectacles, mais il permettra également à ceux-ci d’accéder au statut de divertissement princier.

Jean-Baptiste de Lully, Secrétaire du Roy et Sur-intendant de la Musique de sa Majesté
Jean-Baptiste de Lully, Secrétaire du Roy et Sur-intendant de la Musique de sa Majesté |

© Bibliothèque nationale de France

Les Fêtes de l’Amour et de Bacchus, pastorale en trois actes de Lully sur un livret de Molière et Philippe Quinault, gravure de Jean Lepautre, 1672
Les Fêtes de l’Amour et de Bacchus, pastorale en trois actes de Lully sur un livret de Molière et Philippe Quinault, gravure de Jean Lepautre, 1672 |

© Bibliothèque nationale de France


Auteur… mais mondain

Tout au long de ces années folles d’entreprise théâtrale, Molière ne déroge pas à l’usage de son temps qui veut qu’on imprime le texte des pièces de théâtre à la suite de leur représentation. Lui, le comédien, l’homme de la scène, va rejoindre la confrérie de « Messieurs les auteurs » à l’occasion des Précieuses ridicules en 1659. Durant les quinze ans qui suivront, il confiera aux presses des comédies en vers et en cinq actes, mais aussi, contrairement à l’usage, de petites pièces en prose. Il négligera toutefois de faire publier plusieurs pièces (parmi lesquelles Don Juan et L’Impromptu de Versailles), qui paraîtront dans des éditions posthumes. Les contemporains n’en reconnaîtront pas moins dans ce drôle d’auteur un homme de lettres d’un genre nouveau : totalement indifférent aux principes de poétique, mais prompt à séduire par la vivacité d’esprit et l’humour, virtuose de la versification en alexandrins, mais avide d’explorer les vertus du vers mêlés et de la prose rythmée, continuellement inventif, sans jamais perdre de vue pour autant les attentes de son public : un parfait modèle d’auteur mondain.

Un libre penseur

Mais cet amuseur public converti en auteur ne se contente pas de plaire et de briller. Si ses pièces ont tant séduit ses contemporains et la postérité, c’est aussi qu’elles se distinguaient par un contenu de pensée qui les inscrivait, sur le mode comique, au cœur des réflexions philosophiques de leur temps. Face à l’incertitude du savoir, face à la fragilité de l’expérience sensible, face à la complexité des relations humaines, les personnages des comédies de Molière adoptent des attitudes contrastées. Y sont condamnés les « opiniâtres », c’est-à-dire ceux qui sont aveuglés par leurs convictions, fondées sur les croyances (foi religieuse, pouvoir de la science, médecine en particulier). Leur sont opposés ceux qui cultivent la modération sceptique. Sur ces points, les comédies reflètent le mode de pensée dominant dans leur public. Mais, en plusieurs occurrences, Molière fait preuve d’une audace qui le range parmi les libres penseurs de son époque : les idées glissées ici ou là sur l’âme humaine, la mort, la divinité s’inscrivent dans le droit fil de la doctrine épicurienne.

La saignée
La saignée |

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