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Une vie de légendes

Jean-François Garneray, Molière honoré par Louis XIV, 1824
Jean-François Garneray, Molière honoré par Louis XIV, 1824

© Collection Comédie-Française

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Molière était un expert en communication, il maîtrisait parfaitement les rouages de la société de son temps et a profité des polémiques que ses pièces suscitaient pour s’assurer une publicité. Dès sa mort et faute d’archives – il n’existe aucun manuscrit de sa main – il est devenu une personnalité publique, un personnage. La légende a pris le pas, orchestrant un discours hagiographique qui s’est déployé à la fois par le texte, par l’image, et au cours de célébrations qui ont fait de Molière un symbole de la culture nationale : celui qui donne son nom à la langue française.

Premières trahisons

Les plus fidèles compagnons de Molière ont paradoxalement contribué à divulguer de fausses vérités, à arranger les faits pour construire un portrait biaisé de l’auteur. La première édition des Œuvres complètes de Molière (1682) donne ainsi de premiers éléments biographiques, certainement rédigés par le comédien La Grange et la veuve de Molière, Armande Béjart. Même son œuvre est manipulée : Armande Béjart demande à Thomas Corneille de versifier et d’adapter son Dom Juan en 1677 à l’occasion de la reprise de la pièce. Le registre de La Grange lui-même, document exceptionnel compilant les registres du théâtre qui ont pour la plupart disparu, se trompe sur certaines dates et est une mise en scène de la vie de la troupe.

La Vie de Monsieur Molière par le sieur de Grimarest, 1705
La Vie de Monsieur Molière par le sieur de Grimarest, 1705 |

Bibliothèque nationale de France

Récit de la mort de Molière dans Extraict des receptes et des affaires de la comédie… dit Régistre de la Grange, 1685
Récit de la mort de Molière dans Extraict des receptes et des affaires de la comédie… dit Régistre de la Grange, 1685 |

© Comédie-Française

La légende prend un nouveau tour avec la publication en 1705 de la Vie de Monsieur Molière par le sieur de Grimarest. L’auteur n’a jamais connu Molière. Il se fonde sur des témoignages fantaisistes et non sur les sources. Cette première biographie fera néanmoins référence jusqu’à une période assez récente. Elle véhicule des légendes tenaces, invente des anecdotes, des détails pittoresques pour faire paraitre son héros à la fois magnifié et humain, donnant au récit un caractère de vraisemblance dont les générations d’historiens ont eu du mal à se débarrasser.

Images d’Épinal

Faux autographe de Molière, fabriqué par Vrain Lucas, 19e siècle
Faux autographe de Molière, fabriqué par Vrain Lucas, 19e siècle |

Bibliothèque nationale de France

Si les sources sont lacunaires, elles existent néanmoins et sont à chercher dans les actes notariés signés de la main de Molière qui permettent de retracer une chronologie. Mais ce travail long et fastidieux n’a réellement abouti qu’au 20e siècle. Auparavant, la tentation de tous était d’interpréter la vie de Molière d’après les pièces qu’il avait écrites, de calquer sa vie sur ses œuvres.

Molière, obsédé par le cocuage (Sganarelle ou le cocu imaginaire, Le Mariage forcé, L’Ecole des femmes…), qui avait épousé une femme plus jeune que lui de vingt ans, prétendument coquette, Armande Béjart, ne pouvait être que malheureux en ménage.

Sa dernière pièce, Le Malade imaginaire, serait inspirée de la mauvaise santé de l’auteur. La fameuse réplique d’Argan « N’y a-t-il point quelque danger à contrefaire le mort ? » aurait été prémonitoire de la fin tragique de Molière dont on crut pendant longtemps qu’il avait trépassé sur scène – ce qui est faux. Les sources montrent au contraire que Molière était en parfaite santé durant sa vie et a succombé très brutalement à un virus, à l’hiver 1673, et qu’il est bien mort chez lui.
Toujours selon les légendes forgées, l’auteur du Misanthrope ne pouvait être que mélancolique, obsessionnel, maladivement jaloux, aspirant à se retirer du monde pour vivre en philosophe : un Molière malheureux, un génie incompris, alors que les sources montrent qu’il était à son époque une véritable « star » réclamée par le tout Paris.

Nicolas André Monsiau, Molière lisant Tartuffe chez Ninon de Lenclos, 1802
Nicolas André Monsiau, Molière lisant Tartuffe chez Ninon de Lenclos, 1802 |

© Collection Comédie-Française

La faillite initiale de l’Illustre théâtre, sa première troupe, a alimenté le fantasme de l’artiste maudit, voué à l’échec, pendant les douze années de son parcours provincial, alors que la compagnie bénéficiait de solides protections, loin du stéréotype des comédiens errants juchés sur des chariots de fortune. Ses succès parisiens considérables, tant dans les salles qu’à la cour et dans les salons, sont également occultés.

Enfin Molière est cuisiné à toutes les sauces historiques et politiques. Artiste de la cour de Louis XIV, il est récupéré par les républicains pendant la Révolution française, et bien plus encore par la troisième République qui parachève sa réputation d’auteur national.

Culte, cérémonies, hommages, identifications

Louis Visconti, La fontaine Molière, rue Richelieu, 1910
Louis Visconti, La fontaine Molière, rue Richelieu, 1910 |

Bibliothèque nationale de France

Molière est très vite l’objet de célébrations, à l’occasion de ses anniversaires : en 1773 pour le premier centenaire de sa mort, la Comédie-Française lui consacre deux représentations dont les bénéfices doivent servir à lui élever un monument – entreprise qui échoue – et à partir de 1822, tous les 15 janvier, pour l’anniversaire de son baptême dont on vient de retrouver la date dans les registres paroissiaux. Les hommages, pièces hagiographiques, apothéoses orchestrées sur scène prennent une ampleur considérable au 19e siècle, époque du moliérisme. Érudits, auteurs et comédiens rivalisent pour rendre un culte au grand homme : la Fontaine Molière à Paris, monument dû à Bernard Gabriel Seurre, est érigée rue de Richelieu grâce à une souscription publique mobilisant l’ensemble du milieu artistique en 1844. Les banquets Molière ponctuent la vie littéraire. La ville de Pézenas mène le mouvement en province avec l’érection du monument dû au ciseau d’Injalbert en 1897.

Antoine Meunier, La Comédie-Française, 18e siècle
Antoine Meunier, La Comédie-Française, 18e siècle |

Bibliothèque nationale de France

Si Molière fait l’objet d’un véritable culte, le 19e siècle ne retient qu’une partie de son œuvre : farces et comédies-ballets sont peu jouées et peu mises en valeur, notamment au sein du canon scolaire. L’école établit une hiérarchie entre les différents types de comiques, ne retient que les grandes comédies de caractère et expurge les textes. L’œuvre de Molière est interprétée dans un sens moral : il dénonce les vices et prône les vertus. Le corpus s’ouvre peu à peu à partir des années 1920. L’institution scolaire contribue à véhiculer la légende biographique de Molière.

La Comédie-Française joue un rôle particulier dans cette histoire mémorielle et prend le nom de Maison de Molière dans la deuxième moitié du 19e siècle. Elle est au premier rang des célébrations qui culminent avec le tricentenaire de l’auteur, en 1922, où la Troupe reprend l’ensemble de ses pièces. Molière est alors un symbole de la culture française. La « langue de Molière » devient synonyme de la langue française. Pour les milieux théâtraux, il représente également la profession, à tel point que la cérémonie des « Molière » récompense les artistes le plus méritants en leur donnant un trophée à son effigie.

La force des images dans la construction de la légende

La légende de Molière a été véhiculée par des textes mais aussi par l’image. Le visage de Molière, fixé par le pinceau de Nicolas et Pierre Mignard, a ensuite été repris par Coypel, Houdon, Caffieri et tant d’autres artistes qui ont magnifié la figure du grand homme. Aussi curieux que cela puisse paraitre, alors que les portraits réalisés de son vivant sont très rares – ils sont au nombre de trois, peints par Pierre et Nicolas Mignard, gravé par Simonin – Molière est reconnaissable au premier coup d’œil dans les portraits ultérieurs.

Benoît Audran d’après Pierre Mignard, Molière, 18e siècle
Benoît Audran d’après Pierre Mignard, Molière, 18e siècle |

Bibliothèque nationale de France

Molière mourant par Henri Emile Allouard
Molière mourant par Henri Emile Allouard |

Bibliothèque nationale de France

De nombreuses pièces de théâtre faisant de Molière un personnage et de sa vie une fiction colportent encore le mythe. Au 18e siècle, par exemple, Carlo Goldoni s’empare de la vie du dramaturge dans Il Moliere. Pour le quadri-centenaire en 2022, la metteuse en scène Julie Deliquet recompose la vie de la troupe de Molière en 1663 dans Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres.

Quelques œuvres contemporaines ont été particulièrement marquantes pour le public : Le Roman de monsieur de Molière de Mikhaïl Boulgakov, matrice de plusieurs spectacles, et le film d’Ariane Mnouchkine, Molière, métaphore de la vie de troupe telle que la pratique le Théâtre du Soleil depuis ses origines.

Philippe Caubère dans Molière d’Ariane Mnouchkine
Philippe Caubère dans Molière d’Ariane Mnouchkine |

Photo © Michèle Laurent / Bibliothèque nationale de France

Provenance

Cet article a été publié à l’occasion de l’exposition Molière, le jeu du vrai et du faux, présentée à la BnF du 27 septembre 2022 au 15 janvier 2023.

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