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Les Fourberies de Scapin

Comédie représentée le 24 mai 1671 au Théâtre de la salle du Palais-Royal, par la Troupe du Roi
Les Fourberies de Scapin
Les Fourberies de Scapin

© Bibliothèque nationale de France

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Dans un monde gouverné par la toute-puissante et impitoyable Fortune, le valet rusé Scapin vient à bout de tous les obstacles grâce à sa capacité infinie de forger feintes et expédients, sans trop s’embarrasser de considérations morales.

Subterfuges et stratagèmes

Dans une Naples de convention, deux jeunes hommes sont livrés à eux-mêmes en l’absence de leurs pères. Tous deux commettent des bêtises : l’un épouse clandestinement une orpheline miséreuse, l’autre s’amourache d’une Égyptienne (autrement dit, une gitane). Les pères font leur retour : catastrophe ! Comment obtenir, d’un côté, l’autorisation à un mariage déjà conclu et, de l’autre, l’argent nécessaire pour satisfaire un désir amoureux illégitime ? C’est là qu’intervient l’homme providentiel : Scapin, valet rusé, le « plus habile ouvrier de ressorts et d’intrigues ». Il n’aura de cesse de mettre sur pied subterfuges et stratagèmes, surmontant les obstacles paternels, affrontant l’adversité de la Fortune, jusqu’à ce que les amoureux obtiennent satisfaction de leurs désirs.

Un choix détonant

D’après Antoine Watteau, Les Comédiens-Italiens entourant l’acteur jouant Pierrot, 18e siècle
D’après Antoine Watteau, Les Comédiens-Italiens entourant l’acteur jouant Pierrot, 18e siècle |

© Bibliothèque nationale de France

Pareil sujet n’avait rien de familier pour les contemporains de Molière. Ils y reconnaissaient certes un personnage de valet rusé de la commedia dell’arte, dénommé Scapino. Les linéaments de l’intrigue, en outre, rappelaient à coup sûr certaines œuvres célèbres de la comédie latine. Mais rien de semblable n’était proposé sur les scènes françaises de l’époque. Tout au plus Les Fourberies de Scapin évoquaient-elles une autre comédie de Molière représentée une dizaine d’années plus tôt, intitulée L’Etourdi ou les Contretemps. Et surtout la pièce ne ressemblait en rien aux spectacles mêlés de musique et de ballet (Le Bourgeois gentilhomme, Monsieur de Pourceaugnac) ou aux comédies renvoyant aux réalités contemporaines (L’Avare, Georges Dandin), que Molière avait offertes à son public au cours des années précédentes.
Pourquoi ce choix détonant ? Un choix, il est vrai, cautionné au fil des siècles par le succès qu’a connu la pièce, au point de devenir paradoxalement l’une des plus représentatives du corpus moliéresque et de caractériser à elle seule, dans l’imaginaire français, la « comédie à l’italienne ».

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Les Fourberies de Scapin, de Molière, acte III, scène 2

Un hommage au théâtre

Certes la troupe de Molière, en ce printemps 1671, n’avait d’autre choix que de mettre à son programme une pièce simple, sans machinerie ni danseurs ni musiciens, car la salle du Palais-Royal, dans laquelle les comédiens jouaient depuis 1661, était en rénovation pour accueillir des spectacles d’une nouvelle dimension – à commencer par la Psyché récemment créée à la cour. Limitée à trois actes, ne nécessitant qu’un décor élémentaire, reposant essentiellement sur la performance d’acteur, l’histoire des fourberies du valet rusé faisait parfaitement l’affaire.

L'origine des laquais
L'origine des laquais |

© Bibliothèque nationale de France

Mais cette contrainte est loin de suffire à rendre compte de l’étrange entreprise que constituent Les Fourberies de Scapin. Car la comédie pousse très loin le modèle italien auquel elle est redevable. Molière ne se limite pas, comme le faisaient habituellement ses congénères de la commedia dell’arte, à reprendre comme fil rouge une structure de comédie latine (en l’occurrence, le Phormion de Térence) et à y greffer de nombreuses péripéties produisant un effet de série. Il reconfigure l’ensemble en sorte de placer au centre la figure du valet fourbe, auquel est dévolu un rôle décisif dans le développement de l’intrigue. Scapin, joué par Molière en personne, devient le grand ordonnateur, l’homme aux ressources infinies, virtuose en expédients et feintes, mais aussi maître du langage, par le maniement duquel il parvient à retourner les situations les plus compromises. Scapin metteur en scène ? les commentateurs ont souvent reconnu dans cette comédie italienne au second degré un hommage au théâtre.

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Les Fourberies de Scapin, de Molière, acte II, scène 7

Un monde dépourvu de providence

L'homme se vengeant de la fortune
L'homme se vengeant de la fortune |

© Bibliothèque nationale de France

Mais, de sa position, Scapin s’affirme également comme un observateur des comportements humains, ce qui l’amène à cultiver une attitude ironique, qu’il partage avec le spectateur tout au long des trois actes. La comédie humaine qui se déroule sous ses yeux fait l’objet de commentaires amusés et distanciés, laissant entrevoir une vision du monde que vient conforter la pièce dans son ensemble. L’univers des Fourberies est dominé par la Fortune, qui gouverne impérieusement la réalité d’ici-bas et qui souvent s’acharne sur les individus. Aucune bienveillance dans cette force aveugle, qui a pris la place de la Providence chrétienne. Face à l’adversité qu’oppose ce monde livré au hasard, face aux « traverses » de toutes sortes qui font obstacle aux projets humains, la véritable vertu consiste dans la fourberie : autrement dit, dans la capacité d’affronter courageusement les aléas du sort, à coup d’expédients et de ressources, en laissant de côté toute préoccupation morale.

 

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