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Explorer l'Asie, au berceau de grandes civilisations

Temple du Bayon, petite tour du 3e étage
Temple du Bayon, petite tour du 3e étage

Bibliothèque nationale de France / Société de géographie

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À l’aube du 19e siècle, alors que les cartes des continents africain et américain présentent de vastes taches blanches, celles de l’Asie sont mieux remplies. Parcouru de longue date par les Européens, le continent leur est plus familier et renferme de puissants États avec lesquels ils doivent souvent composer. L’explorateur s’y fait archéologue, ethnologue, géologue, mais aussi parfois espion…
Carte de l'Asie
Carte de l'Asie |

Bibliothèque nationale de France

Certains vastes espaces de l’Asie demeurent inconnus des Européens au 19e siècle. C’est le cas, par exemple, de la Chine intérieure, de la Sibérie ou de l’Asie Centrale, qui donnent parfois lieu à des mythes. Ainsi, la population du Tibet est bien souvent surestimée : jusqu’à trente millions d’habitants, quand la région en compte en fait moins de deux millions de nos jours. De même, on invente, au nord de la Russie, des lieux qui n’existent pas, comme la « terre de Sannikov », prétendument vue en 1811, mais dont l’absence a été démontrée dans la première moitié du 20e siècle. On imagine aussi l’existence d’une liaison terrestre avec le nord de l’Amérique. Pourtant, le continent asiatique est bien mieux connu que ses pairs. Parcouru depuis l’Antiquité de long en large par des marchands, des diplomates, des religieux et des aventuriers, il fait partie, avec l’Europe et l’Afrique du nord, des trois grandes terres présentes dans l’oekoumène des Grecs et sur les mappemondes médiévales.

En quête de sens

Ce n’est donc pas sur des terres totalement inconnues que s’aventurent la plupart des explorateurs, et encore moins vers des populations « primitives », qui nécessiteraient une œuvre de « civilisation ». Les empires du Proche-Orient, de la Perse, de la Chine sont certes exotiques, mais, fondés sur l’écriture, ils ont alimenté, au 18e siècle, la pensée des Lumières et l’art du rococo. Au 19e siècle, ils accueillent depuis longtemps missionnaires, commerçants et représentants diplomatiques, et sont considérés comme des ensembles politiques avec lesquels négocier ou faire la guerre.

Race inférieure, les Chinois ! avec cette civilisation dont les origines sont inconnues et qui paraît avoir été poussée tout d'abord jusqu'à ses extrêmes limites. Inférieur Confucius ! En vérité, aujourd'hui même, permettez-moi de dire que, quand les diplomates chinois sont aux prises avec certains diplomates européens... ils font bonne figure.

Georges Clémenceau, Discours à l'Assemblée nationale, 31 juillet 1885.

L’européanisation est donc rarement ce qui motive les explorateurs, qui partent plutôt dans une quête de savoir, pas toujours désintéressée. Au début du siècle, les voyages ont en grande partie pour but de mieux comprendre et décrire le continent. Louis-Claude de Freycinet, en 1818, parcourt en bateau les mers australes : il s’arrête notamment sur l’île de Timor, dont il décrit les minéraux, les animaux, les végétaux, mais uniquement ceux « qui intéressent la navigation et le commerce ».

Plan des fouilles menées à Troie par Heinrich Schliemann entre 1870 et 1873
Plan des fouilles menées à Troie par Heinrich Schliemann entre 1870 et 1873 |

Bibliothèque nationale de France

Le désir de savoir se fait parfois quête de sens ou des origines. Les archéologues cherchent en Asie les traces des civilisations perdues dont la Bible ou les textes antiques ont conservé des traces : l’Allemand Henri Schliemann tente d’identifier la mythique Troie ; Ernest Renan et le père Lagrange confrontent la Bible à la réalité en Palestine ; Jane et Marcel Dieulafoy mettent au jour les palais achéménides de Suse et Persépolis. D’autres civilisations, absentes des textes anciens, sont également mises en valeur plus à l’est : Alexander Cunningham ouvre le stupâ de Sarnath dès 1835-36, puis celui de Sanchi en 1851 ; quelques décennies plus tard, son compatriote John Hubert Marshall met en évidence la civilisation de l’Indus sur les sites de Harappa et Mohenjo Daro ; en Chine, dans les années 1900, le Français Paul Pelliot et l’Anglais Aurel Stein découvrent et rapportent des milliers de documents bouddhistes préservés dans les grottes du site de Dunhuang ; au Cambodge, ce sont les ruines du site khmer d’Angkor qui fascinent Lucien Fournereau.

Au-delà des grandes civilisations, la linguistique trouve en Asie un terreau fertile. Ainsi, William Jones, envoyé à Calcutta en 1783, met en évidence dès 1786 l’existence d’une famille de langues indo-européennes en comparant le sanskrit et le latin, une hypothèse promise à un long et tortueux avenir. Au Tibet, le père Félix Biet met au point un monumental dictionnaire tibétain-latin-français. Intimement liée à la définition de groupes linguistiques, l’ethnologie est également de la partie : dans les zones en marges des grands ensembles politiques, on cherche, comme en Afrique ou en Amérique, à déterminer les caractéristiques de peuples perçus comme primitifs. C’est le cas des populations paléosibériennes, premières occupantes des grandes plaines de l’est de la Russie, dont on craint la disparition des traditions face à l’avancée de la modernité. Franz Boas démontre leur relation avec les populations amérindiennes. En Asie du sud-est, Alfred Wallace s’appuie sur la différenciation des « races » malaisienne et polynésienne pour fixer la frontière entre Asie et Océanie.

Groupe de personnes appartenant à la population toungouse
Groupe de personnes appartenant à la population toungouse |

Bibliothèque nationale de France / Société de géographie

Photographie de Dankia
Photographie de Dankia |

Bibliothèque nationale de France / Société de géographie, DR


Grand Jeu, colonisation et modernisation

Les frontières tracées par les explorateurs, ou en utilisant leurs travaux, sont parfois beaucoup plus politiques. Car en Asie comme ailleurs, l’exploration sert aussi les États, qui la soutiennent par le financement des missions et la création d’institutions administratives (Survey of India dès 1767) ou savantes (Délégation archéologique en Perse, École Française d’Extrême-Orient, Archaeological Survey of India…).

Carte militaire et politique de la région entre Perse et Inde
Carte militaire et politique de la région entre Perse et Inde |

Bibliothèque nationale de France

Pour les puissances coloniales, comme la Grande Bretagne en Inde, la France en Indochine, le Portugal et les Pays-Bas dans les îles du Pacifique, l’exploration reste un outil indispensable pour connaître et administrer populations et territoires.

Envisageant la conquête de l’Anatolie, la Prusse, puis l’Allemagne envoie de nombreux cartographes dans la région jusqu’à la veille de la Première guerre mondiale. Les militaires sont particulièrement affectés à ces missions de découverte coloniale, à l’image des jeunes officiers français membres de la Mission d’exploration du Mékong entre 1866 et 1868. En Asie Centrale, où un affrontement larvé, le « Grand Jeu », met aux prises Russes et Britanniques, les voyages se multiplient dans la seconde moitié du 19e siècle, alors même que les autorités locales ne les accueillent pas avec plaisir. L’Afghanistan voit passer, à son corps défendant, de nombreux officiers britanniques, tandis que le Tibet ayant fermé sa frontière avec son voisin du sud, le capitaine Thomas George Montgomerie décide de former des auxiliaires indiens pour aller reconnaître les lieux, les pundit. L’écrivain Rudyard Kipling s’en inspira dans son roman Kim.

Coloniaux ou non, la plupart des États voient dans l’exploration une opportunité de modernisation et de construction étatique. En Russie, la construction du chemin de fer transsibérien est précédée par plusieurs campagnes de « nivellement » menées par la Société nationale de géographie. La ligne sera l’un des principaux facteurs d’importantes migrations vers la région et de son industrialisation. Au Siam, le souverain Chulalongkorn, lance une mission de délimitation de ses frontières afin de protéger son pays de l’impérialisme européen. Intéressé par la modernité européenne, il réalise aussi plusieurs voyages en Europe, faisant œuvre d’explorateur « dans l’autre sens », à l’instar du roi de Perse Nasser al-Din Shah. Sur son territoire, ce dernier fait bon accueil aux archéologues français, mais aussi aux ingénieurs anglais, belges ou italiens qui aident le pays à installer le télégraphe, tout en s’octroyant au passage d’importants bénéfices sous forme de « concessions ». Sir Robert Murdoch Smith, l’un des employés, en profite pour mener des recherches sur la céramique et envoie échantillons et objets au South Kensington Museum.

Charles Huber
Charles Huber |

Bibliothèque nationale de France / Société de géographie

Les aspects politiques de l’exploration ne doivent en effet pas faire oublier le grand nombre de personnes qui partent en Asie dans un but désintéressé, mêlant parfois exploration et tourisme. Nombre d’entre elles sont des femmes, car on considère que l’empire ottoman ou l’Inde sont des lieux moins dangereux pour elles. Cela ne les empêche pas de mener un véritable travail exploratoire, à l’exemple de Gabrielle Vassal qui, partie en Indochine avec son mari, collecte des spécimens d’animaux et de plantes qu’elle expédie directement au British Museum. Veuve, Isabelle Massieu est quant à elle la première femme française à entrer au Népal et une infatigable découvreuse de l’Asie. Bien que non financés par la Société de géographie, ses travaux connaissent une certaine reconnaissance grâce à ses conférences et à ses publications, et lui valent la légion d’honneur.

Provenance

Ce contenu a été conçu en lien avec l'exposition Visages de l'exploration au XIXe siècle, du mythe à l'histoire, présentée à la BnF du 10 mai au 21 août 2022.

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