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L’art baroque

Les Indes Galantes, opéra-ballet de Rameau (1735)
Les Indes Galantes, opéra-ballet de Rameau (1735)

Bibliothèque nationale de France

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Le mot « baroque », d’origine portugaise, signifie « perle de forme irrégulière ». La ville emblème du baroque est Rome ; le baroque, la ville éternelle l’exhale dans l’évanescence de ses architectures, l’instabilité de ses équilibres, l’inépuisable métamorphose de ses décors dont les chatoyantes moirures attestent avec éclat de cet attrait pour la « vaporisation de la structure » (Marc Fumaroli) qui est sans doute le cœur de l’art baroque.

Le baroque naît dans une atmosphère d’élan et de merveilleux, offrant une subtile alliance de « gravité tourmentée » et « d’allégresse sensuelle ». Il ne semble pas s’être épanoui en France. Quand Richelieu fonde l’Académie française (1635), institution ô combien dédiée à la promulgation de règles, il paraît annoncer le triomphe du classicisme en France. Pourtant le paysage n’est pas si simple. On y trouve poésie galante, poésie lyrique, tragicomédie, roman pastoral et roman d’aventures. Tout se passe comme si, dans la littérature française, le baroque avait précédé le classicisme, ou plutôt comme s’il succédait à un autre classicisme, celui de l’humanisme et de la Pléiade. Une partie de la Cour se laissera séduire par les machines aux effets merveilleux de Torelli dont les artifices peupleront l’opéra. Il n'est jusqu’à Corneille, en 1647, qui, empruntant aux Métamorphoses d'Ovide le thème de son Andromède, ne lui confie les innombrables transformations de décor d’une pièce dont le but principal était – de l’aveu même de son auteur – de « satisfaire la vue par l’éclat et la diversité du spectacle ». Les esprits s’habitueront aux invraisemblances et aux complaisances de l’imagination. Ils succomberont au prestige de héros grandis par les complications délicates de la préciosité.

Le Château de Vaux-le-vicomte
Le Château de Vaux-le-vicomte |

© Bibliothèque nationale de France

Voleries et machines pour un théâtre
Voleries et machines pour un théâtre |

© Bibliothèque nationale de France


Le 17 août 1661, Fouquet offre dans son château de Vaux une fête totalement baroque où tout est dédié au plaisir des yeux, de la vue, « à la joie d’un entraînement vers un monde enchanté » (Victor-Lucien Tapie). Il est indéniable que le refus signifié en avril 1667 par Colbert au cavalier Bernin, de réaliser son grandiose – et magnifiquement baroque – projet de réaménagement du Louvre, consacre le triomphe en France d’une doctrine architecturale classique, héritée de Vitruve, qui privilégie fonctionnalité et régularité (tout comme l’Art poétique de Boileau recommande la raison et la règle). Il n'en demeure pas moins que la politique culturelle du fondateur de trois académies est au service d’une idée de la grandeur et de la gloire du roi dont la magnificence relève plus d’un art de l’éclat que de cette doctrine attrayante et sérieuse pour laquelle la France semblait avoir officiellement opté. Versailles pouvait-il passer pour raisonnable ?

La disgrâce de Fouquet
La disgrâce de Fouquet |

© Bibliothèque nationale de France

Le classicisme en France l’emporte bien sur la séduction baroque, mais il se détache sur un fond durable d'expressions et de tendances baroques. Il offre un mélange particulier de faste et de goût, de grandeur et de mesure.

Un équilibre insaisissable

L’eau en mouvement nous porte au cœur de la rêverie baroque : elle s’enchante des bonds, des ruptures, des cascades que l’art lui prête. Des jardins ruisselants de La Clélie aux grottes de Richelieu et de Versailles, la poésie des fontaines y est partout présente, avec ses courbes et ses enroulements, ses reflets et ses jeux de miroir perpétuellement brisés, semblables à la respiration d’une écriture qui se défait sans cesse. Si l’art français n’accueille l’enivrement baroque que de manière partielle et fragmentaire, c’est dans les arts voués à l’éphémère qu’on le retrouve à l’état pur : dans l’ornementation d’un Bérain au théâtre ou à l’opéra, dans les architectures de quelques jours, théâtres de verdure, bosquets, salles de fêtes, jeux d’eau aux arcs-en-ciel fuyants. Tel est bien le premier critère de l’œuvre baroque : l’instabilité d’un équilibre qui se défait pour se refaire. Le deuxième est la mobilité : l’œuvre baroque est en mouvement, elle exige que le spectateur lui-même se mette en mouvement. Son élément est la métamorphose. Celle-ci installe une domination du décor, remplaçant la structure par un jeu d’illusions, instaurant la priorité du paraître sur l’être et ouvrant la voie à une morale de l’ostentation.

Ballet de tritons
Ballet de tritons |

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Étienne Picart, Les chevaux d'Apollon, 1675
Étienne Picart, Les chevaux d'Apollon, 1675 |

© Bibliothèque nationale de France


Art classique, art baroque, art précieux

L’art classique recherche la vertu de simplicité qui exclut le trop, rejette la prolifération décorative, préfère la limpidité à l’obscurité. L’œuvre classique exclut la métamorphose et immobilise ses parties en fonction d’un centre fixe. Elle se tient dans ses limites et ne déborde pas. La tragédie classique s’appuie sur un passé accumulé, elle commence lorsqu’il menace d’éclater.
Art baroque et art précieux partagent un goût de l’artifice et du déguisement.

Louis XIV à la mandoline
Louis XIV à la mandoline |

© Bibliothèque nationale de France

Costume de démon
Costume de démon |

© Bibliothèque nationale de France


La pièce baroque se nourrit d’un présent en perpétuel passage, elle déborde vers l’avenir.
Mais le décor naturel de la préciosité est le salon, alors que l’art baroque a besoin de larges espaces et de plein air. « La préciosité est la pointe mondaine du baroque » (Jean Rousset). Le baroque joue gravement là où le précieux ne joue qu’un jeu de société. Il imagine et invente là où le précieux développe l’ingéniosité du bel esprit. Il emprunte au monde végétal et animal d’inépuisables métaphores de mouvements, alors que le précieux pétrifie l’univers. « Le précieux est une des tentations du baroque » (Jean Rousset).

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