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Qu’est-ce que l’humanisme ?

Politiæ literariæ… (De l’élégance de la culture...)
Politiæ literariæ… (De l’élégance de la culture...)

Bibliothèque nationale de France    

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Le terme « humanisme » désigne originellement le mouvement culturel qui fut à l’avant-garde de la Renaissance. Fondé sur l’aspiration à retrouver l’idéal antique, il a connu un formidable essor dans l’Europe des 15e-16e siècles. Quels en furent les principes et la portée ? 

Le terme « humanisme » est employé par les historiens pour désigner un mouvement culturel d’élite qui fut extrêmement influent en Europe à partir des 15e-16e siècles. Son principe directeur était l’aspiration à un renouveau de l’Antiquité, à travers la quête, l’étude et l’imitation des textes et des vestiges conservés. Né dans les milieux savants italiens du 14e siècle, particulièrement parmi des juristes et des notaires épris de poésie et d’histoire classiques, l’humanisme a connu un formidable essor au cours du 15e siècle, au point de devenir un modèle de pensée dominant : partagé par une vaste « république des lettres » il fut adopté de plus en plus largement par les aristocraties européennes au tournant des années 1500.

La Gloire sur un char distribuant des couronnes de laurier aux grands chefs de guerre
La Gloire sur un char distribuant des couronnes de laurier aux grands chefs de guerre |

Bibliothèque nationale de France  

L’humanisme tire son nom de l’expression « sciences de l’humanité », empruntée à Cicéron et tôt choisie par ses protagonistes pour caractériser leur projet. Il s’agissait de retrouver la connaissance de l’humanitas, c’est-à-dire de l’idéal de civilisation gréco-romain, en vue de régénérer un âge d’or.
« Qui pourrait douter que Rome se relèvera sur-le-champ, si elle commence à se connaître ? » avait lancé François Pétrarque, auteur immensément admiré de son vivant et rapidement passé à la postérité comme le précurseur d’un réveil de la littérature. Les humanistes ont en effet associé à leur programme d’études un puissant et durable imaginaire historique, qui distinguait la « Renaissance » dont ils se voulaient les porteurs, du « Moyen Âge », intervalle millénaire d’oubli qui les avait précédé.

Pour un retour aux sources

Pour accomplir ce renouveau autoproclamé, il fallait avant toute chose puiser à la source, autrement dit retrouver la mémoire la plus authentique et exhaustive possible de l’Antiquité. Cela signifiait évacuer ses réinterprétations variées au cours des siècles précédents   l’humanisme s’est opposé avec véhémence aux traditions savantes concurrentes – notamment à la scolastique universitaire, dont Aristote était l’autorité par excellence – et aux formes qu’avait pris cet héritage au fil du temps, comme le latin médiéval ou les réinventions légendaires des ruines romaines. De telles évolutions furent perçues comme le fruit de déformations barbares contre lesquelles il convenait d’adopter une approche centrée sur l’exactitude originelle des textes et des vestiges.

Leonardo Bruni, humaniste
Leonardo Bruni, humaniste |

Bibliothèque nationale de France  

C’est pourquoi les humanistes se sont lancés à la recherche tous azimuts de manuscrits, pour reconstituer les œuvres du passé dans leurs versions primitives et intégrales, et les interpréter. Cette entreprise a concerné les auteurs latins – les classiques (Sénèque, Tite-Live, Cicéron pour commencer) comme les pères de l’Église (Augustin, Jérôme par exemple) – mais elle a aussi été alimentée par la connaissance d’autres langues anciennes. L’apprentissage, d’abord du grec grâce à l’arrivée de maîtres byzantins, puis de l’hébreu, du chaldéen, de l’arabe, s’est progressivement développé et a permis, avec l’afflux de manuscrits venus du monde méditerranéen, la production d’éditions et de traductions nouvelles, notamment des grandes œuvres philosophiques grecques et des textes bibliques. La traduction de l’Éthique à Nicomaque d’Aristote par Leonardo Bruni en 1418 fut l’un des premiers actes d’une conquête savante qui déclencha d’âpres controverses autant qu’elle fut couronnée d’un large succès européen.

Le couronnement d’Hérodote par Apollon
Le couronnement d’Hérodote par Apollon |

Bibliothèque nationale de France  

Une telle soif d’Antiquité cibla spécifiquement la connaissance de l’histoire, à travers l’étude non seulement des historiens grecs et romains (Plutarque fut ainsi très apprécié) mais aussi des traces matérielles. Les innombrables monuments, œuvres d’art, inscriptions qui avaient survécu au passage des siècles apparurent comme de précieux indices à recenser, collectionner, analyser au sein de recueils épigraphiques et de relevés de vestiges. Cet « antiquarianisme » alla de pair avec la montée en puissance d’une idéologie selon laquelle les ruines étaient des témoins essentiels de l’âge d’or perdu, destinés à être préservés et valorisés. En 1446 Biondo Flavio acheva une grande description de la ville de Rome dans l’Antiquité, la Roma instaurata, qu’il dédia au pape Sixte IV parce que, soulignait-il, « tu restaures et rebâtis à grands frais les monuments écroulés ou défigurés ». 

Connaître et imiter l’Antiquité

Lorenzo Valla, Elegantiæ linguæ latinæ
Lorenzo Valla, Elegantiæ linguæ latinæ |

Bibliothèque nationale de France    

Cependant ces legs antiques, il n’était pas seulement question de les étudier et de les restituer au plus près, mais encore de les imiter. Pour retrouver l’humanitas, il fallait écrire, penser, faire comme les grands Anciens. C’est pourquoi les humanistes s’efforcèrent avant toute chose de reproduire le latin classique : ils créèrent le néo-latin, dont les Élégances de la langue latine de Lorenzo Valla (1435-1444) devinrent un ouvrage de référence. Il s’agissait aussi de reproduire l’écriture, ce qui donna naissance à la graphie humanistique. Enfin, l’éloquence devint l’art politique par excellence. Les styles classicisants se diffusèrent massivement parmi les professionnels de la rhétorique (secrétaires, chanceliers, ambassadeurs, prédicateurs), au point que certains des lettrés les plus à l’avant-garde du mouvement moquèrent eux-mêmes à la fin du 15e siècle les « singes de Cicéron », selon une célèbre formule d’Ange Politien.

La dynamique intellectuelle créée par le mouvement humaniste a influé sur l’ensemble des champs du savoir. Ses répercussions dans la théologie chrétienne sont particulièrement notables. La connaissance des sagesses antiques a conduit à la recherche d’un syncrétisme universel, comme à Florence, où Marsile Ficin chercha à promouvoir la conciliation entre foi chrétienne et platonisme. L’étude philologique de la Bible et des textes des pères de l’Église a en outre appuyé l’aspiration à un retour aux sources évangéliques du catholicisme, pensé au premier chef par Érasme, auteur notamment d’une édition bilingue et corrigée du Nouveau Testament. 

Nouveau Testament en grec et en latin
Nouveau Testament en grec et en latin |

Bibliothèque nationale de France 

Buste de Marsile Ficin par Andrea Ferrucci
Buste de Marsile Ficin par Andrea Ferrucci |

Photo © Stéphane Toussaint, 2024

L’empreinte de l’humanisme fut également sensible dans le domaine du droit, avec la critique historique des sources juridiques promue par André Alciat, de la géographie, de l’astronomie, des mathématiques ou encore de la littérature vernaculaire. Les domaines de l’art (architecture, dessin, peinture, sculpture, art de la médaille, musique) en furent eux aussi transformés. La connaissance et l’imitation des idéaux et des vestiges classiques est devenue, autant pour les théoriciens que pour les praticiens, un principe capital et fécond. De la redécouverte du traité de Vitruve aux œuvres d’Andrea Palladio, l’histoire de l’architecture en fournit maints exemples.

Premier livre d’architecture de Vitruve
Premier livre d’architecture de Vitruve |

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Une culture à l’usage des gouvernants

Toutefois l’humanisme était loin d’être purement une affaire d’érudits et d’artistes de haute volée. Il s’adressait à l’ensemble des élites sociales, particulièrement aux hommes de pouvoir : il s’agissait, fondamentalement, de régénérer chez les gouvernants la grandeur intellectuelle et morale des hommes illustres de l’Antiquité.

Un traité d’éducation fondateur
Un traité d’éducation fondateur |

Bibliothèque nationale de France 

À cet égard, la réforme de la pédagogie fut un élément essentiel. De nombreux traités ont défini le programme scolaire des « sciences de l’humanité », afin d’en faire le fondement de l’éducation des jeunes aristocrates. L’apprentissage de la grammaire et de la rhétorique latines et grecques, la lecture poussée de la littérature et de l’histoire antiques, en constituaient le cœur. Pionnier du genre, Pier Paolo Vergerio l’Ancien avait insisté sur ce point : « s’il convient à tous, et en particulier aux parents, de se préoccuper de bien instruire les enfants […], il est plus important encore que ceux qui sont les plus en vue, ceux dont la moindre parole ou le moindre geste sont connus de tous, éduquent leurs enfants dans les arts principaux, afin d’être considérés comme dignes de leur fortune et de leur condition élevée ».

Alphonse V d’Aragon, roi de Naples
Alphonse V d’Aragon, roi de Naples |

Bibliothèque nationale de France

Dans le même temps l’humanisme a été soutenu par un nombre croissant de seigneurs et de prélats, qui ont protégé les lettrés et les artistes, stimulé la production d’œuvres, financé des institutions d’enseignement, constitué des bibliothèques d’apparat et des collections d’objets antiques.
À Milan, Mantoue, Ferrare, Florence, Rome, Urbino, Naples, les princes d’Italie avaient les premiers donné l’exemple et su en tirer profit, pour magnifier leur propre image de nouveaux « Mécène ». Avec Alphonse V d’Aragon, Leonello d’Este ou Frédéric de Montefeltre, la promesse d’une « renaissance » engagée par l’humanisme pénétra durablement la mise en scène des pouvoirs.

Liber de intellectu. Liber de sapiente…
Liber de intellectu. Liber de sapiente… |

Bibliothèque nationale de France

Provenance

Cet article a été publié à l’occasion de l’exposition « L’invention de la Renaissance. L’humaniste, le prince et l’artiste » présentée à la Bibliothèque nationale de France du 20 février au 16 juin 2024.

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