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Visions du Nouveau monde

Caractéristiques des représentations européennes de l’Amérique
Le rosmare et sa chasse
Le rosmare et sa chasse

© Bibliothèque nationale de France

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Une fois dissipée la méprise des premiers voyageurs qui se croyaient en Asie, quelques décennies suffirent aux Européens pour découvrir que l’Amérique était un monde totalement étranger : un continent nouveau, peuplé de sociétés indigènes variées, habité par une nature tropicale dont la flore et la faune leur étaient en grande partie inconnues. Tout un monde à comprendre et à représenter...

La première prise de conscience concerna son état de continent. On n’avait parlé d’Europe qu’après la chute de Constantinople en 1453 ; d’Afrique qu’après son contournement par Vasco de Gama. En nommant l’Amérique, Waldseemuller la révélait à la communauté savante ; dès 1560 les cartes géographiques la montraient distinctement séparée de l’Asie, preuve qu’elle était un continent à part entière.

Océan Atlantique sud-ouest avec le Brésil
Océan Atlantique sud-ouest avec le Brésil |

© Bibliothèque nationale de France

Un réflexe de supériorité

Le premier atlas du monde
Le premier atlas du monde |

© Bibliothèque nationale de France

En tant que « découvreurs », le premier sentiment des Européens fut un réflexe de supériorité sur le reste du monde, qui se traduisit par la situation dominante de l’Europe dans les allégories des quatre continents. Le frontispice de l’atlas d’Ortelius (1570) est à ce titre très explicite.

Au sommet, l’Europe couronnée tient fermement d’une main son sceptre d’impératrice et de l’autre la croix latine plantée dans le globe terrestre. Au-dessous d’elle, l’Asie a l’aspect d’une princesse vêtue de soie, portant un brûle-parfum. L’Afrique nue, en signe de pauvreté, lui fait pendant, et présente une branche fleurie. À leurs pieds, la jeune Amérique est coiffée de plumes ; son front est orné de pierres précieuses et sa cheville d’un bracelet. Elle tient d’une main une massue et de l’autre la tête coupée d’un Européen barbu, allusion aux sacrifices humains. À ses pieds, un arc et des flèches et, en arrière-plan, l’évocation d’un hamac, allusion à l’indolence attribuée aux indigènes. Enfin, la femme en buste devant laquelle brûle une flamme symbolise peut-être la Terre de Feu ou Terre australe, encore incomplètement découverte.

Quelle était cette Amérique dont les Saintes Écritures ne disaient mot ?



Cette image réunit plusieurs des interrogations posées par les Européens de la Renaissance. En voulant absolument donner un sens à ce qu’ils découvraient, en recherchant à la fois les ressemblances et les différences entre ce monde nouveau et eux-mêmes, ils ressentaient une certaine angoisse. Quelle était cette Amérique dont les Saintes Écritures ne disaient mot ? Faisait-elle partie de la création originelle ou était-elle apparue plus tardivement ? D’où provenaient les Amérindiens ? Étaient-ils des hommes à part entière ou des « mutants », entre l’animal et l’homme ? Sur ce point, des bulles papales vinrent à point nommé reconnaître la qualité d’hommes véritables aux indigènes d’Amérique. Mais elles ne précisaient pas si ces sauvages étaient bons ou mauvais, s’il fallait considérer l’Amérique comme un enfer ou un paradis. Or les premières descriptions donnaient lieu à des interprétations contradictoires.

Une vision idyllique

Plusieurs voyageurs transmirent une vision idyllique de l’Amérique. La nature tropicale, avec sa végétation luxuriante et ses eaux vives, engendra le mythe tenace de l’inépuisable richesse des tropiques. Les aras et autres oiseaux du Brésil aux couleurs vives ravirent les yeux des artistes. Parmi les animaux « nouveaux », tels que le toucan, le castor, le dindon (élevé au Mexique), le lamantin, mammifère marin qui raviva le mythe des sirènes, c’est le tatou qui fut choisi pour symboliser la faune américaine ; on le représenta alors avec des proportions géantes, utilisé comme une monture.

Le biefvre
Le biefvre |

© Bibliothèque nationale de France

Le cacao
Le cacao |

© Bibliothèque nationale de France

L’Ananas
L’Ananas |

© Bibliothèque nationale de France



Les plantes américaines font aujourd’hui partie de notre vie quotidienne. Christophe Colomb vit tout de suite l’intérêt du mais, le « Zea mays » des Indiens d’Hispaniola. La pomme de terre andine fut cependant longue à être acceptée. Elle parvint en Amérique du Nord – qui possédait déjà le topinambour décrit par Champlain – via l’Europe au 17e siècle et, malgré l’exemple des pays germaniques, la France ne l’adopta qu’après l’ouvrage de Parmentier sur les « végétaux nourrissants », en 1781. D’Amérique vinrent aussi le tournesol, le potiron et diverses courges, les piments et les poivrons, le tabac ; la tomate, à laquelle on prêtait des propriétés maléfiques, et qui resta en Europe une curiosité cultivée dans les jardins botaniques, avant de devenir un condiment au 18e siècle ; la vanille, orchidée du Mexique dont les gousses servaient aux Aztèques à parfumer le cacao, « nourriture des dieux » dont les fèves étaient si appréciées qu’elles leur servaient de monnaie. La rencontre du cacao et du sucre à laquelle présidèrent les Européens assura la fortune commerciale de cette plante roborative.

Le sauvage américain

Mais pour les Européens, l’Amérique, c’était aussi la famine ou les plantes vénéneuses, la peur des zones torrides ou des glaces arctiques, des territoires immenses et impraticables, la hantise des attaques des indigènes, idéalisés par ailleurs.

Le sauvage
Le sauvage |

© Bibliothèque nationale de France

Au Moyen Âge, l’homme sauvage était un individu hirsute et couvert de poils qui vivait dans la forêt en marge de la civilisation. Le sauvage américain, au contraire, dans lequel les Européens crurent voir vivre leur ancêtre, fut perçu comme un être beau et pudique dans sa nudité, grand et de proportions élégantes. Il bénéficia de l’admiration des hommes de la Renaissance pour l’art antique et le culte du corps humain. L’anatomie des sauvages, exerçant leur corps à la chasse, à la pêche ou aux travaux des champs, fut immédiatement considérée comme harmonieuse. Des réminiscences de la Grèce antique donnèrent un caractère bucolique aux descriptions des voyageurs. Leur beauté fut attribuée à leur harmonie avec la nature, et l’on en conclut que leurs âmes devaient être aussi pures que leurs corps. Ronsard les décrivait comme vivant « en leur âge doré » et Montaigne inaugurait le mythe du bon sauvage avec ces phrases célèbres : « ils sont sauvages de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produit ».

Mais l’image du sauvage comportait aussi des facettes négatives. Sa nudité fut aussi interprétée comme un signe de pauvreté matérielle et morale et assimilée à la déchéance d’Adam et Ève après le péché. Le décalage entre la richesse des paysages et la pauvre simplicité des habitants choquait les observateurs européens, représentants de la société mercantiliste. Tous se référaient à la Genèse : l’homme doit racheter sa faute par la souffrance et le travail. Vivre constamment dans un âge d’or n’était pas moral.

Une société cannibale

Le système social non hiérarchisé des Indiens, dans lequel tous les biens se donnaient et qui n’accordait pas de sens à l’accumulation des richesses, l’absence de notion de péché, de rachat et donc la non-existence de droits et de devoirs, perturbaient aussi l’esprit des commentateurs. À côté de ceux qui louaient leur vertu et leur innocence, d’autres se demandaient comment sans « foi, ni roi, ni loi », les Indiens pourraient survivre. Un Européen devenant plus vite sauvage qu’un Indien ne se transforme en civilisé, n’y avait-il pas aussi un risque de régression pour la société ?

Les Américains étaient enfin des cannibales et des adeptes de la torture, dont la cruauté pouvait se révéler diabolique, notamment au Canada. Colomb n’avait pas voulu le croire jusqu’à ce que, en 1493, ses hommes aient trouvé dans une hutte une jambe d’homme cuisant dans une marmite. Plus tard, Verrazano fut mangé sous les yeux de son équipage et la plupart des cartes et des ouvrages relatifs au Brésil représentent ces rites anthropophages, avec tout un luxe de détails, notamment chez Théodore de Bry. Les prisonniers engraissés étaient tués d’un coup de massue, puis leurs membres, coupés en morceaux, étaient cuits par les femmes dans des récipients en terre avec du maïs et de l’eau. En les mangeant, les vainqueurs s’appropriaient la force des vaincus. Il n’est pas certain que le gril figuré dans une série d’images et sur lequel on voit des membres humains mis à « boucaner » , ait réellement été utilisé.

Une fête brésilienne à Rouen

À plusieurs reprises, des Indiens furent ramenés en Europe où ils firent naître une grande curiosité. Les premiers indigènes ramenés par Colomb avaient suscité l’étonnement sur leur passage en aspirant dans des cornets une herbe brûlante dont ils rejetaient la fumée par la bouche et par le nez. Dès 1526, d’autres étaient montrés dans des spectacles au Portugal exécutant des danses, des jongleries et des acrobaties. Rabelais en vit à Saint-Malo et Montaigne put même converser avec un Brésilien à Rouen. Une gigantesque fête brésilienne fut en effet organisée à Rouen, en 1550, par les armateurs normands pour célébrer l’entrée d’Henri Il dans la ville et pour l’inciter à établir une colonie permanente en Amérique du Sud.

Un village amérindien avait été reconstitué le long de la Seine. Il était animé par trois cents Tupinambas, originaires du Brésil, parmi lesquels cinquante seulement étaient authentiques ; les autres n’étaient que des Rouennais peinturlurés mais nus, « sans aucunement couvrir la partie que nature commande ; ils étaient façonnés et équipés en la mode des sauvages ». Des buis et des frênes avaient été plantés en rangs serrés, peints en rouge et garnis de fruits factices, pour simuler la jungle tropicale, mais de véritables singes et perroquets s’y ébattaient. Les « Brésiliens » devaient chasser les oiseaux, couper le bois de braise et le charger sur un bateau ancré dans le fleuve. Comme prévu, ils simulèrent une bataille, mais elle provoqua l’effroi de la population normande lorsque l’incendie commença à ravager le décor. Maigre succès pour une des premières représentations en « son et lumière ».

Indiens du Brésil à Paris
Indiens du Brésil à Paris |

© Bibliothèque nationale de France

En 1613, des missionnaires catholiques ramenèrent du Maranhao plusieurs indiens Tupinambas que l’on baptisa à Paris à l’église Saint-Paul, en présence de Louis XIII. Des gravures nous les montrent vêtus à l’européenne mais coiffés de plumes, la peau du visage incrustée de pierres et tenant à la main leurs fétiches à grelots.

En 1827 encore, un groupe d’Indiens d’Amérique débarqué au Havre sera accueilli avec délire. En 1860, Baudelaire écrira Le Calumet de la paix et l’Indien ne cessera plus, jusqu’à nos jours, d’être le héros de romans et de films d’aventure. De Christophe Colomb au film Les Dieux sont tombés sur la tête, en passant par Atala, Aigle noir et autres Bisons fûtés, les Indiens n’ont pas cessé de séduire et de déranger la société occidentale.

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