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Le papyrus Prisse

« Le plus ancien livre du monde »
Le papyrus Prisse
Le papyrus Prisse

© Bibliothèque nationale de France

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Connaissez-vous le plus ancien livre du monde ? Pièce maîtresse de la Bibliothèque nationale de France, le papyrus Prisse est vieux de près de quatre mille ans. Dans ses lignes, on lit les conseils de vie adressés par des vizirs à leurs fils qui nous transmettent, à des milliers d’années de distance, les codes sociaux et moraux des Égyptiens de l’Antiquité.

Une découverte de Prisse d’Avennes

Exceptionnel par son âge comme sa longueur, plus de 7 m, le papyrus Prisse porte le nom de son inventeur : Émile Prisse d’Avennes (1807-1879). Orientaliste, explorateur et égyptologue, il est l’une des grandes figures de la première moitié du 19e siècle qui s’aventura à la découverte d’espaces extra-européens. Il participe des importants transferts culturels, symboliques et réels, qui prennent place entre l’Europe et le reste du monde à cette époque-là. Comme d’autres émissaires privés, il collecta un grand nombre d’objets et de manuscrits pour les collections européennes, afin de témoigner d’une histoire universelle dans la lignée des grands projets napoléoniens.

Émile Prisse d’Avennes
Émile Prisse d’Avennes |

© Bibliothèque nationale de France

Un égyptologue de terrain

Né pendant l’épopée napoléonienne, formé comme ingénieur à l’École des Arts et Métiers de Châlons-en-Champagne en 1822, Emile Prisse d’Avennes est avant tout un voyageur. Parti pour la Grèce où il combat dans les rangs des indépendantistes face à l’Empire ottoman, il se dirige ensuite vers l’Inde et la Palestine avant de s’établir finalement en Égypte. Il y demeure entre 1827 et 1844, vivant à l’orientale et parlant arabe.

À cette époque, Mehmet Ali s’est affranchi de la tutelle ottomane et cherche à moderniser son royaume avec l’appui du savoir technique européen, et notamment français. Prisse travaille donc quelques temps au service du gouvernement égyptien comme ingénieur et professeur, avant de démissionner en 1836.
Il explore alors le pays, et documente ses voyages et ses observations, sur l’Égypte ancienne et contemporaine, par des journaux, des notes et des dessins. Ses représentations de monuments sont encore étudiées par les historiens et les égyptologues aujourd’hui.

L’origine supposée du papyrus

En 1843, Prisse d’Avennes  entame des fouilles près de Louxor, à Dra Abou El-Naga, c’est-à-dire au sein de la nécropole des hauts dignitaires de l’ancienne Thèbes. Pourvues de chapelles richement décorées, les dizaines de tombes présentes sur ce site, situé non loin de la vallée des Rois, recelaient dans le caveau funéraires de nombreux objets comme de la vaisselle en terre cuite, des statuettes en faïence, du mobilier de bois, des cercueils et des papyri.

Il est possible que le papyrus provienne de l’une des tombes mises au jour à ce moment-là, et donc de l’équipement funéraire qu’un notable du Moyen Empire avait emporté avec lui dans l’au-delà, pour marquer son statut de lettré.

La sagesse égyptienne

Un rouleau pour deux textes

L’exceptionnelle conservation du rouleau, même s’il en manque le début, indique en effet qu’il doit provenir d’une tombe. Il conserve deux longs textes de sagesses, adressés par des vizirs à leurs successeurs : L’Enseignement pour Gemnikaï et L’Enseignement de Ptahhotep.

Dans l’Égypte antique, l’Enseignement est l’un des deux grands genres constitutifs des belles paroles, autrement dit de la littérature  telle qu’elle se constitue précisément au début du Moyen Empire (2065-1781 av. J.-C.), à l’époque où est copié le papyrus Prisse. Les œuvres littéraires apparaissent alors sur de semblables manuscrits, noté dans une écriture cursive dite hiératique : il s’agit de l’écriture manuscrite des anciens Égyptiens, utilisée pour les textes de la vie courante, comme les lettres, les comptes, les rituels, les textes administratifs,  la magie, etc. Au contraire, les hiéroglyphes, écriture du monde sacré et éternel, sont d’abord réservés aux monuments.

Ne t’enorgueillis pas d’apprendre, prends conseil  de l’ignorant comme du savant. On n’atteint jamais  les limites de l’art, aucun artisan n’est muni de  toute sa maîtrise. Le beau langage se dissimule plus  encore que l’émeraude, on peut le trouver jusque  chez les servantes qui travaillent aux meules.

Papyrus Prisse, Enseignement de Ptahhotep, Avertissement liminaire
Le papyrus Prisse
Le papyrus Prisse |

© Bibliothèque nationale de France

Le rouleau est un recueil de plusieurs enseignements, une sorte de bibliothèque portative. Bien qu’il ait été découpé au 19e siècle et collé sur des cartons bleus, son organisation originelle nous est parvenue. Ainsi, le lecteur qui le tiendrait en main pour le dérouler rencontrerait d’abord la fin de l’Enseignement pour Gemnikaï, futur vizir du roi Snéfrou, le fondateur de la quatrième  dynastie, contemporain de la construction des pyramides, au milieu du 3e millénaire avant notre ère. C’est à lui que l’enseignement est destiné. Notre lecteur devrait ensuite dérouler près de deux mètres de papyrus vierge car l’œuvre qui s’y trouvait a été effacée dans l’Antiquité. Enfin, il arriverait au dernier et principal livre du rouleau, qui commence au milieu d’une page non inscrite : l’Enseignement de Ptahhotep.

L’Enseignement de Ptahhotep
 
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L’Enseignement de Ptahhotep
 

L’Enseignement de Ptahhotep

Papyrus Prisse, 1800 avant J.-C.
Enseignement du maire et vizir Ptahhotep du temps de la Majesté du roi de Haute et Basse-Égypte...
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Ce dernier est un vizir, que l’introduction situe sous le règne d’Isési, un roi de la fin de la cinquième dynastie qui vivait vers 2400 avant l’ère chrétienne. Mais ce personnage bien réel est un auteur fictif : le texte est ainsi dit « pseudépigraphe », c’est-à-dire faussement attribué. Le nom de Ptahhotep est probablement utilisé car il occupe une place importante dans la mémoire culturelle égyptienne et est vénéré comme un grand savant. Même s’il n’est pas de sa main, « son » Enseignement continue d’être connu et transcrit pendant au moins huit cents ans, car des copies de l’époque des Ramsès, vers 1100 av. J.-C., ont été retrouvées. Le papyrus Prisse est en revanche le seul témoin connu de l’Enseignement pour Gemnikaï.

Fin de l’Enseignement pour Gemnikaï
 
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Fin de l’Enseignement pour Gemnikaï
 

Fin de l’Enseignement pour Gemnikaï

Papyrus Prisse, 1800 av. J.-C.
 « Prospère est l’homme respectueux, loué le mesuré, le baldaquin est toujours ouvert pour le réservé ! Importante...
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Des conseils pour la haute société

Ces textes qui datent du Moyen Empire sont donc placés sous les règnes de grands rois de la période précédente, dans la bouche de personnages historiques. Un récit-cadre met ainsi en scène un vizir vieillissant qui demande au roi le droit de se faire un « bâton de vieillesse » (l’expression existe en égyptien) en confiant son savoir à son fils et successeur.

Ce savoir est d’ordre à la fois éthique et pratique : il s’agit non seulement de se conformer aux grands principes qui garantissent le bon fonctionnement de la société et la prospérité individuelle, mais aussi de connaître les normes du comportement et de l’étiquette propres aux dignitaires et aux hommes de cour.
Ces principes prennent la forme de maximes, dont la succession est bien visible sur le manuscrit : leurs premiers mots sont systématiquement rubriqués, c’est-à-dire copiés en rouge. Chaque maxime est l’examen d’un cas, une « actualisation de la maât », le nom égyptien de l’ordre social, cosmique et politique dont le pharaon est le garant mais auquel chacun doit contribuer : « si tu es en position de dirigeant ; si tu es d’humble origine ; si tu désires faire durer l’amitié, etc. ». Le contenu est donc conservateur par essence.

En outre, présenté comme un discours mis par écrit, le texte se conçoit comme une norme de l’éloquence de cour, telle qu’elle est pratiquée par les hauts dignitaires qui peuvent s’exprimer en présence de la personne royale. Ce milieu curial est par ailleurs le premier contexte de production et de consommation de ces textes littéraires au Moyen Empire. L’œuvre est ainsi présentée dans son avertissement liminaire comme « des vers de beau langage, prononcés par le prince et gouverneur, père divin et aimé du dieu, fils royal aîné de sa chair, le maire et vizir Ptahhotep, enseignant aux ignorants l’apprentissage selon la norme du beau langage » .
Enfin, la dernière partie du texte est un long épilogue sur l’avantage d’une bonne écoute : elle garantit la transmission du savoir écrit, mais elle contribue aussi à la cohésion sociale en liant celui qui écoute à celui qui parle, et ceux qui ont parlé à la postérité qui les écoutera.

Papyrus Prisse
Papyrus Prisse |

© Bibliothèque nationale de France

Le polyptote de la deuxième partie 
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Le polyptote de la deuxième partie 

Papyrus Prisse : le polyptote de la deuxième partie

Papyrus Prisse, vers 1800 av. J.-C.
Deuxième section Utile est l’écoute pour le fils qui sait écouter, et l’écoute ne pénètre que chez...
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Derrière le calame, le scribe

Nebmeroutef lisant en présence du dieu Thot
Nebmeroutef lisant en présence du dieu Thot |

Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

Point d’orgue de la culture savante et curiale de l’ancienne Égypte, le papyrus Prisse est aussi pour l’égyptologue un objet matériel ; il porte en lui les traces de la chaîne opératoire qui en a assuré la production, la lecture et la transmission. Le scribe a laissé les traces matérielles de certaines des opérations intellectuelles auxquelles il a dû se livrer pour réaliser cet ouvrage.

Mettre par écrit des textes littéraires est à son époque une pratique nouvelle et innovante, et la mise en page n’est pas encore fixée par des canons standards. Jusque-là, par exemple, les textes étaient disposés en colonnes, ce qui est peu pratique pour des textes longs et continus comme les textes littéraires : les colonnes occupent plus de place et présentent un aspect uniforme et continu, alors que la disposition en ligne permet de rythmer visuellement les morceaux du texte. Disposer un texte originellement en colonnes en lignes n'est toutefois pas sans difficultés et le scribe du Papyrus Prisse, par ailleurs très compétent, rencontre parfois des difficultés, notamment lorsqu’il lui faut réarranger des groupes de hiéroglyphes en carrés réguliers, les cadrats. Plusieurs fois, on le prend à simplement mettre un signe après l’autre.
De même, n’ayant probablement que peu d’exemples et de modèles pour cette mise en page innovante sous la forme de pavés de lignes de textes, il ne dispose pas de standard pour le guider et ses pages fluctuent de 15 cm à plus de 40 cm en largeur, c’est-à-dire au-delà de ce que l’œil humain peut envisager sans se perdre entre plusieurs lignes. La mise en page ne se stabilise que quelques générations plus tard, avec des pavés autour de 20-25 cm de large.
Enfin, le scribe prête davantage d’attention à la régularité calligraphique du texte qu’à son contenu et s’interrompt souvent au milieu d’un mot pour recharger son pinceau en encre plutôt que d’arriver à la fin d’une unité sémantique.

Confié au retour de Prisse d’Avennes d’Égypte à la bibliothèque royale, puis publié et traduit dès les années 1860, le papyrus Prisse est toujours un objet de recherches en 2022, deux cents ans après le déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion. L’emploi de  techniques novatrices – les humanités numériques – ou l’interprétation orale par un comédien ouvrent de nouvelles voies de compréhension de ce texte qui était destiné à être dit bien davantage qu’à être lu et dont la poésie ne résonne qu’à travers la voix humaine.

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Transcription du papyrus Prisse

Provenance

Ce contenu a été développé en partenariat avec le programme de recherche Écritures (IFAO / Sorbonne Université). 

Lien permanent

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